
L’IEIM vous présente l’étudiante Catherine Miron, un profil qui réunit mémoire du terrain, éthique de l’engagement et sensibilité pour les vulnérabilités sociales
Catherine Miron est étudiante à la maîtrise en éducation et formation spécialisées à l’UQAM, 27 avril 2026
Le profil de Catherine impose d’emblée une autre manière de penser la recherche universitaire. Non pas parce qu’il serait exceptionnel au sens spectaculaire du terme, mais parce qu’il rappelle avec force que la recherche ne naît pas toujours dans la continuité temporelle linéaire du cheminement scolaire.
“Le retour à l’université ne constitue pas une parenthèse ni une réorientation abstraite. C’est pour moi, comme le prolongement naturel d’une vie déjà consacrée aux autres, à l’éducation, à l’intervention et à la justice sociale”, précise Catherine.
Aujourd’hui inscrite à la maîtrise en éducation et formation spécialisées, elle travaille sur les systèmes éducatifs dans les camps de réfugiés. Ce choix n’a rien d’accidentel. Il s’enracine dans une histoire professionnelle et personnelle marquée par la rencontre avec des personnes migrantes, des jeunes en situation de vulnérabilité, des trajectoires blessées qu’il ne suffit pas d’accueillir administrativement.
Pour bien comprendre le parcours de Catherine, il faut partir de ce qui la met en mouvement : une fidélité ancienne aux parcours fragilisés par l’exil, les ruptures et les inégalités. Avant de revenir aux études, pendant plus d’une décennie, elle a travaillé comme intervenante sociale auprès des jeunes de la rue et a été en contact direct avec des jeunes ayant connu des parcours migratoires ou réfugiés. Cette proximité n’a pas simplement éveillé sa curiosité ; elle l’a durablement marquée.
“J’ai toujours été interpellée par ces trajectoires de déplacement, par les traumatismes qu’elles charrient, par la nécessité d’accueillir dignement ici celles et ceux qui ont traversé des situations extrêmes ailleurs”, souligne-t-elle.
L’intervention ethnoculturelle a ainsi occupé une place importante dans son parcours. Il ne s’agissait pas seulement d’offrir des services ou du soutien, mais de créer les conditions d’un accueil réellement convenable, attentif aux blessures invisibles, aux pertes, aux adaptations forcées. Ce rapport au travail social montre déjà un trait essentiel de sa personnalité : Catherine cherche à comprendre les contextes qui façonnent, les structures qui précèdent, les expériences qui continuent d’habiter le présent des individus.
C’est précisément ce désir de comprendre plus en amont qui semble l’avoir conduite vers la recherche. Après cette première longue période d’engagement en intervention sociale, Catherine choisit de faire un baccalauréat en enseignement, plus précisément en adaptation scolaire. Là encore, sa décision s’inscrit dans une logique de continuité. Elle veut continuer à travailler avec des jeunes et des adultes en situation de vulnérabilité, mais avec un autre levier que la seule intervention sociale. L’enseignement l’intéresse depuis longtemps, et elle y voit une manière différente d’accompagner, d’agir, de construire des possibles. Ce détour vers l’enseignement confirme et approfondit les préoccupations de Catherine. C’est alors que la maîtrise s’impose. Si elle doit poursuivre en éducation, elle veut le faire avec des chercheurs qui travaillent sur ces questions. Et surtout, elle veut déplacer le regard.
Quand on accueille ici des personnes réfugiées, dit-elle en substance, il y a eu tout un parcours avant leur arrivée. Ce “avant” devient son objet. Ce déplacement du regard en dit long sur sa manière de penser. Catherine ne se satisfait pas des approches fragmentaires. Elle cherche à relier les situations, à retisser les fils entre les expériences vécues là-bas et les réalités rencontrées ici. Son principal intérêt de recherche découle directement de cette posture : comprendre comment fonctionnent les systèmes éducatifs dans les camps de réfugiés, afin de mieux saisir le parcours des personnes que nous accueillons ensuite. Il y a dans cette démarche quelque chose de profondément cohérent. La chercheuse n’efface pas l’intervenante ni l’enseignante ; elle les prolonge. Ce qu’elle a vu sur le terrain l’amène à formuler d’autres questions, plus structurelles, plus globales, mais toujours nourries par le souci des personnes concrètes. Cette continuité entre pratique et recherche semble d’ailleurs caractériser tout son rapport à l’université. Catherine ne parle pas de son retour aux études comme d’une rupture radicale. Elle le décrit plutôt comme un mouvement en plusieurs temps, fait d’allers-retours entre l’univers académique et la pratique professionnelle. Depuis plus de vingt ans, son parcours alterne ainsi entre formation, engagement sur le terrain, puis reprise d’études, selon une logique d’approfondissement progressif.
Cette temporalité particulière donne à son expérience universitaire une tonalité singulière. Catherine a vécu son passage à l’UQAM en deux temps très différents. Son baccalauréat s’est déroulé durant la grande mobilisation étudiante de 2012, ce qui a marqué son rapport à l’université. Elle raconte ne pas avoir fait tant de cours que cela durant cette période, mais souligne tout ce que cette conjoncture lui a permis sur le plan de l’implication étudiante, des rencontres et des alliances avec des personnes issues de milieux très divers. Son souvenir du bac est donc aussi celui d’une vie collective intense, d’une université traversée par la parole publique, l’engagement et la solidarité. La maîtrise, en revanche, lui apparaît beaucoup plus solitaire. Le rythme y est différent, plus centré sur les projets individuels, moins porté par une vie commune visible. Ce contraste n’est pas formulé comme un regret, mais comme le constat d’un autre mode d’être à l’université. Catherine semble l’accepter avec lucidité. Elle voit bien que la maîtrise engage davantage la responsabilité de chacun dans la structuration de son travail. Et c’est là, justement, qu’elle identifie l’un des avantages de son retour aux études à quarante-six ans : mieux se connaître comme apprenante. Elle dit percevoir plus clairement que certains collègues plus jeunes sa manière d’être efficace, les moments où elle travaille le mieux, la façon dont elle doit organiser son temps et ses efforts. L’âge, loin d’être un handicap, devient ici une ressource cognitive et existentielle.
Cette conscience de soi n’a rien d’individuel au sens étroit ; elle s’inscrit dans une expérience de vie large, faite de travail, d’engagement, de responsabilités et de contact avec des réalités complexes. Catherine insiste d’ailleurs sur le fait qu’on parle trop peu des personnes plus âgées qui entreprennent des études supérieures. Elle-même ne se présente pas comme une chercheuse auréolée de nombreuses publications ou d’un long capital académique. Ce qu’elle souhaite voir reconnu, c’est la légitimité d’un autre type de parcours : celui des étudiantes et étudiants qui arrivent à la recherche après avoir déjà vécu, travaillé, agi dans le monde. Elle note avec justesse que bien des bourses ou des dispositifs semblent conçus pour des profils plus jeunes, comme si, à partir d’un certain âge, le statut étudiant perdait de sa visibilité ou de sa valeur symbolique.
Pourtant, rappelle-t-elle, particulièrement en éducation, nombreux sont ceux et celles qui reviennent à l’université après une expérience professionnelle substantielle, et ces parcours sont tout aussi riches, pertinents et féconds que les autres. Dans son souhait de mise en valeur, il y a quelque chose de plus large qu’elle-même : une volonté de représenter une figure souvent moins montrée de l’étudiant-chercheur, celle d’une personne qui entre en recherche avec une expérience du monde déjà dense.
Le cap vers le doctorat, Catherine souhaite déjà approfondir une réalité frappante : les personnes qui enseignent dans ces camps sont souvent elles-mêmes des réfugiés. Elles ont vécu des parcours adverses, parfois extrêmement difficiles, et se retrouvent ensuite à enseigner à des enfants qui portent eux aussi des expériences traumatiques. À partir de ce constat, elle pose une question simple et décisive : existe-t-il des systèmes de soutien pour ces enseignants ? Est-ce qu’on prend en compte leur vécu, leur fragilité, leur charge émotionnelle ? Catherine incarne ainsi une manière particulièrement précieuse d’être universitaire : avec maturité, avec humilité, avec ténacité, et surtout avec cette conviction que les parcours de vie, même lorsqu’ils s’éloignent des normes académiques traditionnelles, peuvent devenir des forces majeures pour penser autrement l’éducation, la solidarité et la recherche.
Chaire UNESCO de développement curriculaire (CUDC)


