
L’IEIM vous présente Christophe Cloutier-Roy, directeur adjoint de l’Observatoire des États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand
Il est aussi professeur associé à l'IEIM, 3 novembre 2025, Christophe Cloutier-Roy
Parcourir son itinéraire, c’est suivre un fil qui va des archives aux idées, des débats du Sénat américain aux salles de cours de Québec, des illusions confortables aux hypothèses qui bousculent. Christophe Cloutier-Roy se présente d’abord avec simplicité : « J’ai fait mes deux premiers cycles universitaires de 2007 à 2012 en histoire à l’Université Laval, donc mon bac et ma maîtrise ». Au cours de ces années décisives, quelques éléments d’un cursus sur l’histoire contemporaine des États-Unis mettent le feu à la mèche : le sujet s’impose, l’intérêt se précise pour accoucher de son mémoire de maîtrise portant sur l’anticommunisme à la Chambre des représentants dans les années 1930-1940.
Et puis, survient la bifurcation — pas une rupture, plutôt une montée en généralité : « J’avais besoin de quelque chose de peut-être un peu plus théorique ». Ainsi, une initiation à la science politique devient sa stratégie pour relier les processus historiques, les concepts et la conjoncture. Cette transition vers la science politique se concrétise à l’Université du Québec à Montréal à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, sous l’aile d’un directeur qui compte, Frédérick Gagnon : « [..] Ce dernier a bien voulu […] me prendre sous son aile pour mes études de doctorat que j’ai commencé en 2012. » L’objet de cette thèse s’ancre dans le coeur des institutions américaines : le Sénat, laboratoire d’une idéologie américaine qui n’a de « libérale » que le sens américain du terme. Il en résume la perspective avec précision : « Ma thèse de doctorat portait sur l’étude de l’évolution du libéralisme au Sénat des États-Unis de 1969 à 2018 ». Ce fut un regard longitudinal, attentif aux déplacements des priorités et aux recompositions internes d’un même courant : quels enjeux montent, lesquels régressent, et pourquoi ?
De là naît un premier axe, un goût marqué pour la typologie : cerner les sous-familles idéologiques, mesurer leurs points d’accord et de friction, documenter l’évolution des coalitions dans le temps. Au-delà de la portée théorique, cet axe se nourrit aussi par la mobilité. 2017, l’année de son stage au Canada, Institute du Woodrow Wilson Center et au Bureau du Québec à Washington, marque un point tournant : « [ce séjour] m’a beaucoup aidé à comprendre comment fonctionnait la politique américaine à Washington même, mais aussi à comprendre les enjeux pour une province comme le Québec dans sa relation avec les États-Unis ».
À partir de là, la relation canado-américaine devient un deuxième axe structurant pour ses recherches, non pas aux dépens de l’analyse des États-Unis, mais comme sa conséquence logique : connaître la puissance voisine, c’est mieux anticiper ses effets chez soi. Dans cette dynamique, l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, dont il est aujourd’hui le directeur adjoint, est pour lui à la fois port d’attache et espace d’entraînement. La formule ne relève pas du slogan – depuis bientôt 30 ans, au fil des cycles électoraux et des crises, ladite chaire rassemble une équipe de chercheurs autour d’une mission claire et assumée : « la production du savoir scientifique et la formation de jeunes chercheurs.es ». De ce point de vue, l’enseignement devient une extension naturelle de la recherche. Christophe, maintenant chargé d’enseignement à l’Université Laval et depuis peu professeur associé à l’IEIM, s’adonne à ce crédo et utilise une pédagogie qui assume la forme magistrale tout en la branchant sur l’actualité : « Je commence toujours mes cours par une capsule thématique d’actualité ».
Cette démarche est à nous faire une piqûre de rappel : l’histoire se nourrit des faits du présent. En ce sens, les turbulences politiques actuelles lui servent de tremplins didactiques. « On peut se plaindre d’avoir quelqu’un comme Trump au pouvoir, mais c’est sûr que ça rend plus facile d’enseigner un cours de politique américaine pour dynamiser un peu ». La formule résume-t-elle ainsi une éthique : replacer les événements dans les structures sans renoncer à la vivacité du présent.
Sur le sujet américain et l’effritement du multilatéralisme, Christophe témoigne d’une double fidélité — aux théories et au réel — et d’un réflexe critique qui renforce sa posture d’intellectuel. D’abord, s’attaquer à une idée reçue robuste :
« Je pense qu’on a une vision souvent assez naïve de la politique étrangère des États-Unis ».
Pas pour verser dans un anti-américanisme de posture, mais pour rappeler une évidence que le discours public tend à diluer : « On oublie que les États-Unis, comme toutes les grandes puissances, sont guidés d’abord par leurs intérêts ». Ainsi, formule-t-il sa résistance aux récits faciles : « Le multilatéralisme a toujours été conditionnel et circonstanciel. » Une vision politique sans équivoque sur la posture de Washington, « c’est d’abord et avant tout l’intérêt national qui prime », la stratégie des décisions l’emporte sur les discours moraux.
Cette clairvoyance sur les théories et l’actualité est possible grâce à l’interdisciplinarité et la multidisciplinarité de ses approches. Ces dernières sont pour lui un avertisseur contre les angles morts.
« Les sciences sociales ne peuvent pas fonctionner si elles ne font pas un peu d’interdisciplinarité ».
Son parcours le confirme, de l’histoire qui invite à penser en termes de processus et à « aller consulter les sources primaires », vers la science politique — qui s’ouvre, entre autres, aux apports du droit et de l’économie, Christophe tire une conclusion majeure pour les sciences humaines et sociales : « C’est absolument improductif de rester dans des chapelles disciplinaires ».
Sur ce socle, il nous confie l’avancée de deux chantiers qu’il mène de front. Le premier, avec Frédérick Gagnon, prolonge une enquête au long cours sur les effets politiques et économiques de la présidence Trump dans la relation bilatérale : « [nous voulons] étudier l’effet des politiques coercitives économiques des deux mandats de Trump sur le Canada, mais également sur les États-Unis » — en suivant une approche sectorielle et régionale de part et d’autre de la frontière. Le second chantier, plus programmatique, trace les contours d’une doctrine « progressiste » de politique étrangère : « [j’essaie] de réfléchir à ce qui pourrait constituer les bases d’une politique étrangère qu’on pourrait qualifier de progressiste », en dialogue avec les travaux de Van Jackson. Il y ajoute deux questionnements aussi politiques qu’intellectuels : « les dangers liés au maintien de la pensée hégémonique américain dans un contexte de montée de la multipolarité » et « l’appropriation des débats de politique étrangère par les élites » qui, au Canada comme aux États-Unis, peut appauvrir la délibération démocratique. Ce regard ne cherche ni la provocation ni le confort. Il assume une tension productive : sortir des « truismes » pour reformuler nos catégories à la hauteur d’un système international qui se recompose. D’où une ligne directrice ferme, qui pourrait servir de devise à la fois épistémologique et militante :
« Le monde change, il faut absolument que nos analyses changent pour refléter ces dimensions-là ».
Le profil et la posture de Christophe Cloutier-Roy nous formulent trois exigences utiles : réévaluer les concepts, revoir les diagnostics, multiplier les angles. Tout aussi nous laisse-t-il entrevoir une lueur d’espoir pour l’avenir des sciences humaines et sociales au sein des universités québécoises, à condition que les institutions laissent la place à la recherche audacieuse et que les jeunes chercheurs.es, puissent travailler au grand jour — avec leurs engagements, leur rigueur et leur sens du commun.
En somme, dans son périple scientifique entre Washington et Québec, entre le Sénat et les salles de cours, entre les théories et les terrains, c’est la même boussole qui oriente la démarche de Christophe : éclairer pour mieux décider, expliquer pour mieux agir. Quant à la méthode, elle tient dans cette promesse faite à ses étudiants autant qu’à ses lecteurs : partir du présent, mais ne jamais s’y arrêter ; écouter les faits, mais ne pas se désarmer devant les idées reçues et les conclusions faciles.
Christophe Cloutier-Roy, Professeur associé à l'IEIM (2025-2028) et directeur adjoint de l'Observatoire des États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand
Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques
Institut d'études internationales de Montréal (IEIM)


