
L’IEIM vous présente Anne-Marie D’Aoust, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la gouvernance sécuritaire des corps, la mobilité et les frontières
Anne-Marie D'Aoust est professeure au Département de science politique de l'UQAM, 20 octobre 2025, Anne-Marie D'Aoust
Professeure au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal, Anne-Marie D’Aoust s’impose comme l’une des voix majeures d’une génération de chercheuses qui cartographient les tensions contemporaines entre mobilité, sécurité et justice. Sa trajectoire — de l’histoire aux relations internationales, puis à la pensée politique et aux études critiques de sécurité — épouse un fil conducteur limpide : comprendre comment des phénomènes intimes (amour, couple, famille) deviennent des problèmes publics régulés au nom de la nation, de la sécurité ou de la gestion des frontières. À l’UQAM, elle enseigne et dirige des travaux à l’intersection du droit, de la sociologie des relations internationales et des études féministes, dans un parcours interdisciplinaire par conviction autant que par exigence empirique.
« Ce qui m’intéresse, c’est vraiment comment les choses en apparence privées et intimes (par exemple le couple, la famille, la sexualité des gens) deviennent des problèmes et pourquoi elles deviennent des problèmes. »
Au cours de sa maîtrise (2007) et de son doctorat (2011), à l’University of Pennsylvania, Anne-Marie D’Aoust se nourrit de son expérience à l’international pour y approfondir l’art de circuler entre traditions théoriques et terrains empiriques, des politiques publiques aux expériences vécues des personnes migrantes. Bref, une boîte à outils pour saisir la sécurité comme construction politique et l’immigration comme laboratoire des technologies contemporaines de contrôle.
Dès la maîtrise, un premier étonnement la travaille : l’irruption de la sexualité — abstinence, mariage, usage du condom — dans les politiques de lutte contre le VIH/sida en Afrique, telle que promue par Washington au début des années 2000. Pourquoi l’État s’érige-t-il en pédagogue des normes intimes ? La question ne la quittera plus. Au doctorat, elle la réoriente vers un terrain inattendu : la migration de mariage. À l’époque, une véritable industrie de « promises par correspondance » (mail-order brides) s’épanouit entre les États-Unis, l’Europe et l’Europe de l’Est ; Anne-Marie met au jour les stéréotypes racialisés et genrés qui la sous-tendent, tout en comparant la réaction réglementaire américaine (interdictions, encadrements) et l’indifférence législative du côté allemand. Derrière l’anecdote, une hypothèse forte : l’amour et la famille sont des prises pour l’État — des points d’entrée où il redessine, sans le dire, les frontières de l’appartenance politique.
« Quand l’État contrôle l’immigration, il contrôle la fabrique de la nation. »
Ce fil la conduit naturellement à la gouvernementalité et aux études critiques de sécurité, l’un des lieux où se renouvelle la réflexion sur ce qu’on appelle, à tort, « les évidences » de la sécurité. Ici, elle en retient deux postulats : d’abord, qu’il n’existe pas d’objets naturellement sécuritaires ; ensuite, que c’est au nom de la sécurité que l’on expérimentera le plus volontiers de nouvelles technologies de tri des populations — biométrie, mégabases de données, reconnaissance faciale. Ce ne sont pas des abstractions : ce sont des portes qui s’ouvrent (ou se ferment), des contrôles qui s’additionnent, des identités qui se contredisent entre le « corps papier » et le « corps physique ». Là, son regard est d’une précision clinique : lire comment un dispositif est paramétré, qui il cible, quand il déraille.
Cette vigilance théorique et empirique s’est incarnée, en 2023, dans la Chaire de recherche du Canada sur la gouvernance sécuritaire des corps, la mobilité et les frontières, qu’elle dirige à l’UQAM. La Chaire affirme d’emblée son originalité : documenter, sous un cadre de gouvernementalité féministe intersectionnelle, les mécanismes de sécurisation des mobilités transnationales, leurs effets inégalitaires et les infrastructures juridiques/administratives qui les soutiennent — avec une attention méthodique aux corps sexués, genrés, racisés et « donnéifiés » (datafied) que ces dispositifs mettent en jeu.
Au cœur de cet agenda, trois axes : (1) par quels mécanismes les frontières lisent-elles et catégorisent-elles les corps ? (2) quels effets — discriminations, asymétries d’accès, erreurs — ces pratiques produisent-elles ? (3) quelles infrastructures techniques et juridiques (interopérabilité de bases, normes biométriques, procédures d’appel) rendent-elles ces pratiques durables ? Ce triptyque, loin des slogans, est un mode d’emploi pour enquêter à l’articulation du droit, de la techno-police et des vies ordinaires.
« La sécurité, c’est toujours un référent mobile. Dire “c’est un enjeu de sécurité”, c’est aussi dire : sécurité de qui ? et au bénéfice de quoi ? »
Au cours de notre entretien, Anne-Marie revient sur un terrain où son travail a fait bouger les lignes : la réunification familiale. Ici, l’État ne choisit pas un « profil » économique ; il fait face au droit à la famille des citoyens et citoyennes. C’est précisément là que se déploient des créativités administratives — quotas, délais, exigences documentaires, récits probatoires — qui transforment un droit en parcours d’obstacles. Elle note, pour illustrer, qu’au Québec, la volonté de quotas a introduit une rareté arbitraire : dossiers renvoyés, délais qui s’allongent, incertitude qui s’installe. « Gouverner par l’inquiétude », dit-elle, ce n’est pas seulement ajouter des garde-fous : c’est inculquer l’autodiscipline, au point où des couples, croyant leurs chances minces, renoncent à contester un refus — alors même que les taux d’acceptation demeurent élevés.
Cette autodiscipline ne touche pas que les demandeurs : elle imprègne les professionnels de l’accompagnement. Dans ses entretiens auprès d’avocats et d’avocates, la professeure observe l’absorption des soupçons étatiques : on exige des preuves « idéales » d’amour, on repousse des clients jugés « fragiles », on formate les récits selon les fictions administratives d’une romance vérifiable. En aval, la machine tourne ; en amont, chacun se pré-normalise. La gouvernementalité n’a jamais été si tangible : elle n’est pas seulement ce que l’État impose ; elle est ce que les sujets intériorisent.
« On n’imagine plus l’immigration sans sécurité. C’est devenu une dyade. »
L’apport d’Anne-Marie D’Aoust tient précisément dans cette mise en séquence : la problématisation en passant par l’analyse des instruments jusqu’à l’interprétation des effets. Chaque fois, elle remonte le fil : qui a déclaré problématique telle pratique (choix d’un conjoint étranger, composition d’un dossier, passage d’un aéroport) ? Quel instrument a été choisi (quota, base biométrique, entretien, calendrier) ? Quels effets sont induits (délais, erreurs de reconnaissance, stress, renoncements, séparations) ? Et quelles infrastructures (interopérabilité, standards, algorithmes) rendent ces effets résilients ? C’est une méthode, mais aussi une éthique : ne pas s’arrêter aux récits, démontrer les mécanismes.
Cette exigence se lit dans sa production scientifique : articles dans des revues phares de science politique et de relations internationales, mais aussi une direction d’ouvrage — Transnational Marriage and Partner Migration: Constellations of Security, Citizenship, and Rights (Rutgers University Press, 2022) — qui a contribué à structurer un champ où l’intime est politique et où l’amour devient un révélateur des frontières. Quant à la Chaire, elle publie des notes, des rapports et anime un cycle de conférences qui installent ses thématiques de cœur, au cœur des débats nationaux et internationaux.
Sa posture scientifique est de transmettre une discipline de lecture critique du réel : apprendre à « lire » les aéroports comme des architectures de tri (parcours, capteurs, files, portes), à interroger les bases communes de l’espace Schengen ou les interconnexions canado-américaines, à confronter les promesses de l’IA et les biais qui persistent. Elle insiste sur les marges d’erreur : là où « l’identité numérique » et « l’identité vécue » divergent, l’erreur n’est pas seulement statistique ; elle est existentielle, parce qu’elle prive de mobilité, d’emploi, de famille. Et quand les taux d’échec des systèmes de reconnaissance sur certains groupes explosent, l’argument à faire valoir n’est pas seulement celui de l’injustice ; c’est celui du droit.
Au-delà des amphithéâtres et des colloques, Anne-Marie revendique une responsabilité publique : parler clair, documenter sans catastrophisme, rappeler que les politiques migratoires ne sont pas un bloc indiscutable. Elle le dit sans détour : “la loyauté ultime des personnes va à leur famille, pas à l’État — ce que les gouvernants savent très bien, et qui explique, en creux, l’obsession pour la réunification”. Là encore, la gouvernementalité se joue au niveau de l’affect : ce que l’on craint (le refus), ce que l’on espère (la lettre d’acceptation), ce que l’on raconte (son histoire d’amour) — autant de pièces d’un dispositif qui, bien qu’administratif, est d’abord humain.
La cohérence de son itinéraire éclaire aussi ses ancrages institutionnels. À l’UQAM, son profil recense des domaines d’expertise qui dessinent un carrefour : droit et sociologie, théories des relations internationales et études critiques de sécurité, migration de mariage et gouvernementalité des émotions. Elle est affiliée, entre autres, à des centres de recherche reconnus et pilote un grand projet comparatif sur la régulation de la migration de mariage en Europe et en Amérique du Nord. Ces rattachements ne sont pas décoratifs ; ils garantissent, dans un écosystème de recherche ouvert, la possibilité de faire circuler les questions autant que les méthodes.
« On teste beaucoup de choses en immigration : c’est souvent le terrain zéro des nouveaux mécanismes de contrôle. »
À l’heure où l’intelligence artificielle est déjà déployée pour « scorer » des risques, prédire des intentions ou accélérer des contrôles, Anne-Marie plaide pour une lucidité sans naïveté : il faut comprendre les architectures invisibles qui gouvernent nos circulations, mesurer leurs effets différenciés et défendre des principes (proportionnalité, recours effectifs, transparence des modèles) qui rendent la sécurité compatible avec la démocratie. Son approche n’est pas anti-sécurité ; elle est pro-clarification : nommer qui on protège, comment, avec quoi, à quel coût — et qui paie.
Dans ses conseils aux étudiantes et aux étudiants, nous lisons la même franchise que dans ses analyses. Oui, le marché universitaire est resserré ; non, il n’est pas l’unique horizon d’une formation avancée. Mais sur le fond, le besoin de recherche est immense : mobilité et contrôles frontaliers pèseront davantage demain qu’hier. Les terrains existent (organismes communautaires, plaidoyer, administration, données ouvertes), les méthodes aussi (enquêtes, entretiens, audits d’algorithmes, analyses juridiques). Le reste relève d’un choix de citoyenneté : que voulons-nous normaliser ? que sommes-nous prêts à contester ? et au nom de qui parlons-nous quand nous disons « sécurité » ?
Concluons par ce qui, chez Anne-Marie D’Aoust, fait signature. Une intelligence des dispositifs — cette capacité à démonter un instrument politique, à en recomposer son schéma de logique intrinsèque — et, surtout une éthique de l’attention : aux personnes, aux corps, aux émotions. Dans les couloirs des aéroports, à la frontière d’un site web, dans un guichet téléphonique, ses travaux rappellent que la sécurité n’est jamais un fond d’écran : c’est une interface où se rejouent, chaque jour, l’égalité, l’hospitalité et l’idée même de communauté politique.
Anne-Marie D'Aoust, Titulaire, Chaire de recherche du Canada sur la gouvernance sécuritaire des corps, la mobilité et les frontières
Chaire de recherche du Canada sur la gouvernance sécuritaire des corps, la mobilité et les frontières (GSCMF)

