Un an après l’assassinat du président d’Haïti

Autre crise, autre impasse

La Presse, 7 juillet 2022, Gilles Rivard

Par Gilles Rivard, Fellow de l’Institut d’études internationales de Montréal (IEIM) et Ambassadeur du Canada en Haïti et aux Nations unies (2008-2014)

Depuis 1994, au fil de ma carrière, je me suis intéressé à Haïti, un pays aussi fascinant que déroutant. Fascinant d’abord, parce que je le suis depuis 28 ans, que j’y ai été ambassadeur du Canada de 2008 à 2010 et de nouveau en 2014. J’ai été témoin de grands moments, comme lors de la reprise économique de 2008-2009 où des investisseurs concluaient en majorité qu’Haïti était propice à l’investissement.

J’y ai aussi vécu une des plus grandes catastrophes de l’histoire avec le tremblement de terre de 2010. J’ai vu des exemples extraordinaires de courage et de résilience face à cette terrible tragédie. Il faut savoir aussi qu’au début du XIXe siècle, Haïti a su démontrer aux puissances coloniales comment on peut se débarrasser des chaînes de l’esclavage, devenant la première république noire indépendante. Un excellent article du New York Times a démontré avec force et détails le triste rôle de la France une fois chassée de l’île d’Hispaniola, qui a imposé une rançon évaluée en milliards de dollars en guise de soi-disant compensation : une honte. Michaëlle Jean, notre ancienne gouverneure générale, a par la suite exprimé une opinion émouvante dans La Presse, sur les injustices et les souffrances subies par Haïti depuis deux siècles.

Déroutant également quand on constate, malgré plusieurs exemples de courage et de détermination, les difficultés éprouvées par les Haïtiens afin de trouver, encore en 2022, des solutions aux problèmes qui les affligent. L’assassinat il y a un an du président Jovenel Moïse, en pleine nuit dans sa résidence par un commando, a provoqué une nouvelle crise politique. Ce meurtre, pour lequel on attend toujours les conclusions de l’enquête, a contribué à accroître considérablement le climat d’insécurité et le vide politique en Haïti, déjà dramatiques.

D’un point de vue sécuritaire, les Nations unies ont rapporté qu’en mai dernier il y avait eu plus de 200 kidnappings : une statistique qui n’étonne plus malheureusement.

C’est sans compter ceux qui ne sont jamais déclarés publiquement afin d’éviter une inflation de la demande de rançon.

Les kidnappings se font maintenant en plein jour, les gangs de rue narguant sans retenue les forces policières. Le 25 juin dernier, une religieuse qui a donné 20 ans de sa vie pour aider les plus démunis a été assassinée parce qu’elle résistait au vol de sa valise. Haïtiens, expatriés, diplomates, religieux, tous sont menacés. Plus aucun quartier n’est épargné. Le premier ministre intérimaire, Ariel Henry, parle même de chaos total dans la capitale.

Impasse politique

L’impasse politique me perturbe tout autant. Les situations économique et sociale très difficiles du pays dépendent en partie de facteurs externes, comme indiqué ci-dessus. Par contre, ce que je n’ai pas encore réussi à comprendre depuis 1994, c’est l’incapacité des décideurs politiques haïtiens et des représentants haïtiens de la société civile à trouver des solutions durables aux problèmes de gouvernance de leur pays.

Lors de mes années passées dans ce pays, des sommes considérables ont été dépensées afin de renforcer le système de justice et la gouvernance de l’État. Le Canada par exemple a renforcé la police nationale et les infrastructures judiciaires (cours de justice, école de la magistrature, pénitenciers, commissariats). Nous avons appuyé le renforcement de la fonction publique, du Sénat, du conseil électoral et j’en passe. Nous avons été fortement critiqués, certains accusant le Canada de vouloir contrôler le pays. Je diverge d’opinion sur ce sujet. Et j’ai discuté avec les présidents Préval et Martelly, de nombreux premiers ministres et ministres de la Justice du fait que la gouvernance d’Haïti dépend exclusivement des décideurs haïtiens. C’est un enjeu à 100 % haïtien, qui demande uniquement de la volonté politique haïtienne.

C’est la volonté de s’entendre qui fait défaut. C’est l’incapacité chronique de trouver un consensus vital pour l’avenir du pays dans un contexte de crise sécuritaire et constitutionnelle très grave.

La société civile, représentée par Le Groupe du Montana, et le premier ministre Ariel Henry discutent depuis des mois, non pas sur la sortie de crise politique, mais sur les discussions-négociations. On négocie ce sur quoi on négociera. Je cite un bref passage d’un article du Nouvelliste, le quotidien haïtien, assez révélateur : « À lire les listes de négociateurs et connaissant leur talent, on peut espérer un accord avant la fin de la décennie. » Un commentaire lourd de sens !

Compte tenu de la gravité de la situation, l’urgence de la sortie de crise est-elle vraiment au centre des préoccupations des négociateurs ? Au même moment, certaines personnes envisagent de ramener l’ancien président Aristide sur le devant de la scène politique comme solution à la crise. Un raccourci qui relève davantage de la pensée magique que d’une solution sérieuse pour bâtir ce consensus tellement indispensable pour l’avenir d’Haïti. Pendant ce temps, 10 millions d’Haïtiens attendent toujours désespérément…

Le texte a été publié dans La Presse le 7 juillet 2022

Crédit photo : OJ, Archives Associated Press

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