
Aide internationale : inclure les personnes en situation de handicap
Blogue Un seul monde, Anne Delorme, 23 février 2026
La réduction des dépenses américaines dans l’aide internationale est une opportunité pour le Canada de montrer l’exemple en tenant ses promesses électorales.
Le Canada est souvent considéré comme un modèle de progrès et d’égalité. Pourtant, un paradoxe persiste : plus d’un milliard de personnes – soit une sur six dans le monde – vivent avec un handicap. Leurs besoins restent largement ignorés dans les programmes de développement.
Avec la réduction des financements de l’Agence américaine pour le développement international (USAID), l’aide internationale se fait plus rare. Le secteur humanitaire subit une pression croissante, alors que les besoins augmentent. En ce moment charnière, le Canada doit placer le handicap au cœur d’un développement international efficace, équitable et durable.
L’impact des coupes de USAID
Entre 2014 et 2018, l’aide publique au développement spécifiquement destinée aux personnes en situation de handicap est restée très faible : elle représentait moins de 2 % de l’aide totale, soit environ 3,2 milliards de dollars américains. Les données disponibles laissent par ailleurs penser que cette faible priorité accordée au handicap n’a guère connu d’amélioration au cours des années suivantes. En outre, elon l’analyse de données de l’OCDE, les personnes ayant un handicap intellectuel sont presque totalement exclues des projets d’aide internationale.
Ces difficultés se sont aggravées avec les réductions de l’aide des États-Unis en 2025, auxquelles viennent s’ajouter celles d’autres pays occidentaux qui, pour la majorité, réduisent la part de leur budget alloué à l’aide internationale au profit d’autres secteurs, comme le secteur militaire.
Les populations vulnérables, notamment les femmes et les enfants en situation de handicap, restent donc marginalisées. Près de la moitié des 240 millions d’enfants en situation de handicap dans le monde n’ont jamais été scolarisés ; ils ont 42 % moins de chances que leurs pairs d’acquérir des compétences de base en lecture et en calcul.
Les femmes en situation de handicap subissent davantage de violences sexistes : 40 à 68 % ont été victimes de violences sexuelles avant 18 ans et leur accès aux services de santé sexuelle et reproductive est limité. De plus, elles sont souvent exclues des programmes de financement, des postes de direction et des espaces de prise de décision.
Quelques mois après les coupes de USAID, les organisations internationales ont commencé à en subir les effets. Une étude de Humanité & Inclusion auprès de 1 280 personnes réfugiées en situation de handicap dans huit camps en Ouganda a montré que 42 % des ménages avec au moins un enfant en situation de handicap, et 35 % des adultes en situation de handicap, ne recevaient plus aucune aide alimentaire.
L’exclusion économique est également flagrante. Le taux d’emploi moyen des personnes en situation de handicap est de 36 %, contre 60 % pour les personnes non handicapées. Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, plus de 80 % restent sans emploi. Cette exclusion limite les opportunités individuelles et réduit la croissance économique, l’innovation et la cohésion sociale.
Les coupes dans l’aide américaine entraîneront des conséquences bien au-delà des budgets : elles menacent la survie et la dignité de millions de personnes, aggravent la pauvreté et privent les économies de la contribution des personnes en situation de handicap.
Le Canada et l’aide inclusive
Face aux crises humanitaires croissantes, aux conflits mondiaux et à la diminution de l’aide internationale, le Canada a l’occasion de montrer le chemin. Le gouvernement libéral, dirigé par le premier ministre Mark Carney, a mené une campagne électorale promettant un soutien fort à l’aide internationale, à la coopération multilatérale et au respect du droit international. Ces engagements nécessitent maintenant des actions concrètes.
Le budget actuel montre un écart entre promesses et réalité. En effet, l’aide internationale a enregistré une baisse importante dans les dernières années. L’aide humanitaire est notamment passée de 1,29 milliard de dollars en 2022-2023 à 803 millions en 2023-2024. En parallèle, les dépenses militaires devraient augmenter de 9 milliards en 2025-2026, atteignant 2 % du PIB, avec l’objectif de 5 % d’ici 2035.
Les lettres de mandat ministérielles demandent d’inclure davantage les personnes en situation de handicap dans les programmes de développement. Les rapports de 2023 et 2024 de la Commission parlementaire sur l’éducation inclusive et la santé et les droits sexuels et reproductifs des femmes contiennent des recommandations claires pour renforcer cette inclusion.
La Loi sur la responsabilité en matière d’aide publique au développement stipule que l’aide canadienne doit réduire la pauvreté. Pourtant, les personnes en situation de handicap, deux fois plus susceptibles de vivre sous le seuil de pauvreté et de voir leurs besoins en santé non satisfaits, restent marginalisées. En 2023-2024, seulement 203,5 millions de dollars de l’aide publique au développement, soit 2 % du total, ciblaient le handicap. La plupart de ces projets financés se contentaient de cocher une case plutôt que de viser des résultats concrets.
Le rapport du vérificateur général note qu’Affaires mondiales Canada recommande une meilleure intégration des facteurs d’identité croisés, dont le handicap, dans les évaluations de l’égalité des genres. Ce constat souligne l’absence de financement dédié, de responsabilité claire et de cadres pratiques pour placer l’inclusion des personnes en situation de handicap au centre de l’aide canadienne.
Contrairement à l’Australie, au Royaume-Uni et aux États-Unis (avant les coupes de USAID), le Canada n’a pas de politique explicite pour l’inclusion des personnes en situation de handicap dans ses programmes d’aide au développement. Malgré ses engagements en santé mondiale, très peu de financement parvient aux femmes en situation de handicap et les initiatives féministes pour l’égalité des genres priorisent rarement leur inclusion.
Certaines pratiques sont encourageantes. L’engagement de 100 millions de dollars du Canada pour les soins rémunérés et non rémunérés appuie des initiatives pour combler les lacunes des systèmes de soutien. Cependant, les femmes en situation de handicap doivent être reconnues non seulement comme bénéficiaires, mais aussi comme décideuses et contributrices. Sans stratégies claires ni financement dédié, les engagements du Canada risquent de rester symboliques.
Le Canada doit montrer la voie : quelques pistes d’action
Pour tenir ses engagements et respecter la promesse de « ne laisser personne de côté », le Canada devrait :
- Appuyer et mettre en œuvre l’engagement de 15 % pris lors du Sommet mondial sur le handicap en avril 2025
L’initiative « 15 % pour les 15 % » vise à ce que 15 % de l’aide au développement profite explicitement aux 15 % de personnes en situation de handicap dans le monde. Intégrer cet objectif dans les stratégies canadiennes permettrait de consacrer environ 2 % de l’aide internationale totale à des projets en faveur de personnes en situation de handicap, aidant ainsi des millions de personnes. - Augmenter le financement ciblé et la collecte de données
Un investissement de 200 millions de dollars sur cinq ans pourrait transformer des vies. Il doit soutenir l’éducation, la santé et les opportunités économiques, accompagné de données fiables ventilées par différents éléments comme le handicap, le genre, l’âge et le lieu. - Intégrer le handicap dans tous les secteurs et programmes
L’inclusion doit être la norme dans l’éducation, la santé, le développement économique et l’aide humanitaire. Le renforcement des capacités d’Affaires mondiales Canada et de ses partenaires doit porter sur la conception inclusive et les accommodements raisonnables. - Renforcer les partenariats avec des organisations dirigées par des femmes en situation de handicap
Leur expertise est essentielle pour concevoir, mettre en œuvre et évaluer les programmes de manière efficace et adaptée.
Comme l’a rappelé le premier ministre à Davos, le Canada doit contribuer à bâtir un ordre international fondé sur « le respect des droits de la personne, le développement durable et la solidarité ». Pour tenir la promesse de ne laisser personne de côté, l’inclusion des personnes en situation de handicap doit être au cœur de l’aide internationale canadienne. Sans cette inclusion, l’aide internationale perd en efficacité et ne peut produire des résultats durables.
Autrice :
Anne Delorme, directrice générale de Humanité & Inclusion Canada, qui œuvre dans 60 pays pour le déminage, l’assistance aux victimes et le soutien aux personnes les plus vulnérables, par le biais du développement inclusif et de l’action humanitaire.
Crédit photo: P. Meinhardt / HI
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