Trump, la sécurité en Europe et la nôtre

Ce texte d'opinion est signé par François LaRochelle, fellow de l’IEIM et ancien diplomate canadien, 15 juin 2020, François LaRochelle

Depuis son arrivée au pouvoir, le président Trump s’efforce de démanteler les avancées sociétales héritées de ses prédécesseurs, en particulier de Barack Obama, que ce soit dans le domaine de l’environnement, de la santé ou de la démocratie. Sur la scène mondiale, les États-Unis abandonnent organisations internationales, ententes multilatérales ou traités. La liste s’est allongée dernièrement avec le retrait de l’Organisation mondiale de la santé.

Moins spectaculaire fut l’annonce, il y a quelques semaines, du désengagement américain d’un traité politico-militaire peu connu, celui de « Ciel ouvert » (Open Skies) conclu en 1992, mais en vigueur depuis 2002. Regroupant plus de trente pays, dont le Canada, ce traité permet aux États membres d’organiser des survols aériens par des avions spécialement équipés afin de détecter la présence de matériel militaire comme de l’artillerie, des chars d’assaut ou encore des avions de chasse.

On y trouve des règles très détaillées pour l’organisation de ces vols, basée sur un système de quotas. Ils font l’objet de rapports partagés entre toutes les parties et l’information recueillie est aussi mise à leur disposition. Entre 2002 et 2019, plus de 1500 vols se sont déroulés. Ce n’est pas rien, démontrant l’intérêt pour ce régime.

Négocié dans la foulée de la chute du mur de Berlin, ce texte, avec d’autres tels le Traité sur les forces armées conventionnelles en Europe (FCE) et le Document de Vienne (OSCE) sur les mesures de confiance et de sécurité, participe à une architecture visant à éviter une autre guerre en Europe. Ils facilitent la transparence et la confiance entre forces armées, de Vancouver à Vladivostok, et contribuent aussi à prévenir l’effet de surprise en cas d’agression en établissant des limites d’armement.

Ayant moi-même participé à des négociations, longues et difficiles, reliées à ces diverses mesures, je sais jusqu’à quel point elles étaient utiles pour tous les pays impliqués — d’où ma surprise de ce retrait américain.

Pour justifier cette décision, le secrétaire d’État américain Pompeo a évoqué le non-respect de ses obligations par la Russie, qui refuse ou limite le survol de certaines régions de son territoire, comme l’enclave balte de Kaliningrad ou le long de sa frontière avec la Géorgie. Ce point de vue est d’ailleurs partagé par l’OTAN. Pompeo a aussi mentionné que les images de satellites américains permettaient d’obtenir la même information, mais à moindre coût.

Sans surprise, il ne semble pas que les alliés aient été consultés avant l’annonce. Pompeo n’a pas non plus mentionné que les informations obtenues par les Américains dans le contexte du traité Ciel ouvert profitaient aux autres membres de l’OTAN, ce qui n’est pas nécessairement le cas de l’espionnage par les satellites du Pentagone.

D’autre part, le New York Times rapportait que Trump n’aurait pas apprécié que les Russes aient survolé un de ses terrains de golf au New Jersey…

Cette nouvelle étape dans l’isolationnisme américain, après le retrait du traité INF sur les missiles terrestres de moyenne portée avec la Russie, découle apparemment de l’idée que le désarmement et certains traités soient mauvais pour les Américains.

En vertu de cette interprétation, ces ententes empêcheraient, notamment, Washington d’améliorer sa force de dissuasion nucléaire, sans oublier que pour l’administration Trump, les membres de l’OTAN profitent de sa générosité financière sans contribuer suffisamment en retour.

Jusqu’à maintenant, les Russes et les autres pays membres continuent d’afficher leur soutien au traité Ciel ouvert.

Bien qu’il ait été conçu dans un contexte stratégique et politique de l’après-guerre froide, il n’en demeure pas moins que pour les Européens, il fait partie d’une structure de stabilité et de sécurité à préserver tant au plan nucléaire que conventionnel. Quand on voit le comportement russe sous Poutine, on peut les comprendre : l’invasion de la Crimée par la Russie en est un exemple patent.

Le Canada a participé activement aux négociations de ces différentes ententes multilatérales sur la sécurité en Europe ainsi qu’à leur mise en vigueur. Ainsi, nous sommes co-dépositaire du traité Ciel ouvert, avec la Hongrie.

Sans absoudre les Russes de leurs manquements au traité, notre intérêt est de continuer de jouer un rôle actif et constructif dans cette structure sécuritaire européenne et de ne pas s’aligner sur Washington. Ces décisions unilatérales de l’administration américaine ne servent qu’à déstabiliser de manière irréfléchie le vieux continent. Elles font aussi le jeu de Moscou en affaiblissant la défense de l’alliance atlantique, et donc la nôtre.

Trump demande désormais que la Chine s’engage dans des négociations de désarmement nucléaire avec la Russie et les États-Unis. Dans le contexte actuel, on voit mal cet objectif être concrétisé. Qu’est-ce donc que Pékin et Moscou auraient à gagner ? Il est d’autant plus difficile de faire confiance à un leadership américain peu fiable et sans direction claire.

Toutes ces décisions apparaissent donc relever de l’improvisation et probablement avec des visées électoralistes de Trump, destinées à sa « base ». Cette approche à court terme est déplorable et risquée.

Auteur

François LaRochelle

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