L’insécurité alimentaire dans l’Arctique canadien : quels apprentissages pouvons-nous tirer de la localisation de l’aide internationale?

Blogue Un seul monde, Joannie Richer et Marie-Claude Savard, 17 juin 2024

L’insécurité alimentaire au Nunavik est un problème de santé publique inquiétant. En 2017, 78% des Nunavimmiut avaient vécu de l’insécurité alimentaire, un taux alarmant considérant que, dans la même année, ce taux s’élevait à 12.7% des ménages canadiens.

Depuis plusieurs années, de nombreuses organisations se penchent sur l’enjeu. Ceci étant, les initiatives mises en place semblent avoir du mal à s’intégrer les unes aux autres et révèlent un manque de synergie entre les actions proposées et les acteurs qui les pilotent.  Elles ne sont pas suffisantes pour couvrir les besoins de la population grandissante. Diverses organisations à travers l’Inuit Nunangat ont pris position et créé des plans d’action, dont une Stratégie nationale de sécurité alimentaire pour soutenir la souveraineté alimentaire dans les régions inuites. Malgré cela, plusieurs Nunavimmiut vivent des situations caractérisées par de l’inquiétude et des compromis sur la quantité ou la qualité des aliments, voir le saut de repas ou même l’expérience de passer une journée sans manger. La nourriture périssable transportée du Sud étant rare ou inabordable, les stocks d’épiceries sont souvent limités aux aliments transformés non périssables, mais très faibles en apport nutritionnel, voire nocifs pour la santé.

Cela nous rappelle que la faim sévit sur le sol canadien, et que la solidarité internationale (de Nation à Nation) est justifiée à l’intérieur même du pays. Mais, comme l’aide internationale, cette solidarité s’inscrit dans un contexte parsemé de tensions et d’un héritage colonial. Ainsi, les réflexions et les réformes qui font la une dans le milieu de l’aide humanitaire, dont le programme de localisation de l’aide, pourraient être porteuses d’apprentissages pour le Canada et le Québec.

Contexte historique et politique

Le parcours du Nunavik a été influencé par des  événements marquants dont la colonisation, une tentative d’autonomisation dans les années 70 avec la Convention de la Baie James et du Nord québécois (CBJNQ), et le courant de développement territorial principalement néo-institutionnaliste d’aujourd’hui. De nombreux événements traumatisants caractérisent l’histoire contemporaine du Nunavik, notamment les pensionnats autochtones, la déportation de familles d’Inukjuak dans l’Extrême-arctique canadien et la rafle des enfants dans les années 60. Le massacre des chiens de traîneau, conjugué à des efforts de sédentarisation, aura occasionné des effets indéniables sur la souveraineté alimentaire des Inuit. En abattant les chiens, essentiels à la mobilité, à la chasse et à la pêche, les communautés se sont vues privées de leurs moyens de subsistance ancestraux.

L’insécurité alimentaire au Nunavik : quels acteurs, quelles stratégies?

Aujourd’hui, des programmes gouvernementaux tentent de pallier les difficultés d’accès, de disponibilité et d’utilisation d’aliments sains et culturellement adéquats. Par exemple, le programme de Nutrition Nord Canada couvre une portion des frais de transport de certains aliments subventionnés. Cependant, le programme est critiqué pour son manque de consultation auprès des populations, de rigueur et d’évaluation d’impact. D’un autre côté, le gouvernement du Québec finance divers projets locaux et régionaux par son plan d’action interministériel.

Au Nukavik, Makivvik, l’OSBL de développement social, culturel et économique créée en 1978 à la suite de la signature de la CBJNQ, aide à maintenir un approvisionnement alimentaire stable à travers ses filiales. Les mesures de réduction du coût de la vie gérées par l’Administration Régionale Kativik visent à améliorer le pouvoir d’achat local. Le mouvement des coopératives de Nunavik contribue à l’autodétermination inuite, à l’emploi et l’égalisation des prix à travers la région. Les compagnies de transport dont Air Inuit, Canadian North et Nunavik Eastern Arctic Shipping Idnc. permettent le transport de biens, de personnes et de produits essentiels entre les communautés du nord et du sud, ce qui aide à soutenir les conditions de vie et l’offre de service en matière, notamment, d’éducation et de santé. Enfin, de nombreux acteurs à tous les paliers plaident pour le respect des droits des Inuit aux niveaux local, régional, national et international. En somme, ces initiatives aident à soutenir les conditions de vie et l’offre de service en matière d’alimentation, d’éducation et de santé.

Par conséquent, pourquoi le taux d’insécurité alimentaire dans la région demeure-t-il si alarmant ? Une réflexion sur l’intégration approfondie des particularités régionales et des savoirs locaux, thème récurrent au sein du secteur de l’aide internationale, pourrait s’avérer pertinente.

Apprentissages tirés du secteur humanitaire : la localisation de l’aide

La localisation de l’aide – concept selon lequel les acteurs locaux sont les mieux placés pour élaborer des stratégies pour subvenir à leurs besoins – est particulièrement appropriée au contexte du Nunavik.  Le terme localisation est apparu à la suite d’un sommet international où le Grand Bargain (« la grande entente ») a vu le jour. Il s’agit d’une feuille de route selon laquelle les bailleurs de fonds publics reconnaissent qu’afin d’améliorer l’efficacité et de durabilité des actions, une réforme est requise. L’un des éléments essentiels de cette réforme est le rôle qu’occupent les intervenants locaux. Historiquement écartés des réponses d’urgence, notamment la d’une perception biaisée de leur manque de capacité, ces acteurs locaux devraient désormais se trouver au cœur des réponses humanitaires.

Au Nunavik, des organisations seraient mesure d’assumer ce rôle. Cependant, en reconnaissant l’importance de travailler avec ces ressources locales, il faut s’ouvrir à l’intégration de savoirs endogènes et contextualisés dans la conception des initiatives de solidarité internationale ou des réponses d’urgence. Par exemple, au Nunavik, la richesse est synonyme, comme ailleurs, de pouvoir discrétionnaire d’achat. Cependant, elle se traduit également par l’autonomie qui découle de savoirs ancestraux : la conception de parka ou de kamiks et les compétences pour chasser le caribou, le phoque et le béluga. Il s’agit d’éléments presque fondamentaux pour la dynamique familiale et communautaire. Ainsi, une perspective du développement qui intègre l’autonomie économique, amalgamée à celle de la localisation, est particulièrement pertinente à la sécurité alimentaire.  Aujourd’hui, les populations du Nunavik dépendent des systèmes alimentaires industrialisés, mais doivent également compter sur les systèmes alimentaires traditionnels afin d’atténuer l’insécurité.

Effets d’une approche non localisée

L’installation des familles dans les villages, initiée par l’État québécois au cours des années 1950 et les transformations socio-économiques qui ont suivi, ont contribué à une dépendance croissante à l’égard d’emplois salariés. Ces emplois, souvent typiques du 5 jours par semaine,  limitent les possibilités pour les travailleurs et travailleuses de pratiquer des activités de subsistance, lesquelles sont de plus en plus bouleversées par les changements climatiques et à la merci du climat, de la saison, et des mouvements migratoires. Ainsi, selon le modèle actuel et malgré la reconnaissance des communautés scientifiques et des locales sur l’importance des activités traditionnelles pour la culture, la santé et le bien-être des Nunavimmiut, les normes de travail imposées ne sont pas adaptées. Elles mettent en conflit la capacité la souveraineté alimentaire des familles et le besoin de gagner suffisamment d’argent pour couvrir les dépenses liées aux besoins de base, incluant les activités de subsistance. De plus, la législation québécoise interdit toute vente de produits issus de la chasse. Ainsi, avec les générations plus jeunes confrontées au risque croissant de perdre les pratiques ancestrales et exposées de manière intensive à la culture populaire occidentale, un changement au développement s’avère essentiel pour préserver des aspects culturels spécifiques.

La localisation au cœur d’une stratégie de lutte contre l’insécurité alimentaire

Le Grand Bargain et le programme de localisation avancent qu’en plus de reconnaitre le rôle essentiel des acteurs locaux, il faut également prévoir une approche dite « nexus », qui conjugue aide d’urgence à la stabilisation du contexte d’où émane la crise. Au Nunavik, cela se traduirait par une réponse immédiate à l’insécurité alimentaire, tout en faisant partie d’une stratégie pérenne de redressement de la situation. La localisation des initiatives, soit à travers le transfert des pouvoirs et des ressources aux populations locales, une meilleure concertation et la valorisation de leurs expertises présentes au Nunavik, a le potentiel de créer des solutions à court, moyen, et long terme pouvant être pertinentes, acceptées et mieux coordonnées. L’approche néo-institutionnelle caractérisée d’une forte présence d’institutions étatiques, de règles, de normes et de lois, promeut l’engagement communautaire, mais maintient une emprise sur les décisions et les services offerts pour la région. Les employé.e.s des organisations régionales sont souvent non-Inuits et par conséquent moins informé.e.s des dynamiques locales et des normes et pratiques différentes culturellement.

Pour la sécurité alimentaire, une approche localisée aurait l’avantage de ne pas nécessiter une traduction des normes et coutumes en matière d’alimentation, en plus d’être sensiblement beaucoup plus efficace en termes de dissémination (bouche-à-oreille, radio) et d’engagement.

Au Nunavik, des mesures à court terme peuvent être intégrées dans le modèle de solidarité et d’aide actuellement dominant. Ces mesures, comme les banques alimentaires, le financement de cuisines collectives, la flexibilité des horaires en fonction des saisons de chasse et des programmes facilitant l’accès pour les Nunavimmiut au territoire à des fins de subsistance et de commercialisation durable, peuvent réduire l’insécurité et rehausser la souveraineté alimentaire au Nunavik. Un engagement du Canada et du Québec envers la localisation permettrait de revoir les stratégies d’engagement avec les communautés du Nunavik dans l’optique d’une ouverture aux normes, aux traditions, aux expertises et aux solutions locales dans la lutte contre l’insécurité alimentaire, tout en se souciant de l’autonomie économique des populations.


Joannie Richer, professionnelle en santé publique pour la région du Nunavik, non-Inuit

Marie-Claude Savard, professeure à l’ESG-UQAM

Crédit photo: Joannie Richer

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