De la localisation à la décolonisation : inflation conceptuelle et résistances structurelles dans les études humanitaires

Blogue Un seul monde, François Audet, 15 juin 2026

Ce texte est une adaptation de la conférence d’ouverture du colloque 630 intitulé « Développement et savoirs situés : regards critiques croisés Sud–Nord. Justice épistémique et urgences sanitaires & environnementales » lors de l’ACFAS organisé par l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire (OCCAH). 

Les études humanitaires et du développement ont connu, au cours des quinze dernières années, une importante transformation de leurs référentiels critiques, de leurs cadres analytiques et de leurs vocabulaires normatifs. Cette évolution témoigne d’une volonté réelle de remettre en question les asymétries de pouvoir qui structurent historiquement les pratiques de solidarité internationale, les modes de gouvernance de l’aide et les conditions de production des savoirs. Pourtant, malgré cette multiplication des concepts et des approches critiques, les structures profondes de pouvoir qui organisent les relations entre acteurs internationaux, institutions de financement, chercheur-euse-s et communautés locales demeurent largement intactes.

Depuis les années 2010, plusieurs espaces de réflexion critiques ont cherché à interroger les fondements mêmes de l’action humanitaire et du développement international. Dès 2013, dans le cadre d’un colloque à l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS) intitulé « La gestion de projets internationaux et développement des communautés locales : tensions et enjeux » organisé par l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire (OCCAH), les débats portaient déjà sur les asymétries de pouvoir traversant les pratiques de solidarité internationale ainsi que sur les possibilités d’une transformation plus équitable des rapports entre acteurs du Nord et du Sud. Cette préoccupation demeure aujourd’hui centrale dans les débats contemporains sur la justice épistémique, la localisation de l’aide et la décolonisation des savoirs.

Les recherches portant sur les crises humanitaires, sanitaires et climatiques soulèvent par ailleurs des enjeux éthiques majeurs. Derrière les méthodologies, les cadres théoriques et les dispositifs de recherche, se trouvent des communautés confrontées à des situations de vulnérabilité extrême, où la dignité, la sécurité et parfois la survie même des populations sont en jeu. Dans ce contexte, les communautés concernées ne peuvent être réduites à de simples terrains d’enquête, à des sources de données ou à des variables analytiques. Une recherche portant sur les vulnérabilités humaines ne peut être exclusivement extractive : elle doit également être relationnelle, co-construite et transformatrice.

Cette exigence implique non seulement une reconnaissance des savoirs locaux et des expériences vécues, mais également une réflexion critique sur les conditions de production des connaissances elles-mêmes. Produire des connaissances sur la souffrance humaine sans responsabilité envers celles et ceux qui la vivent risque de reproduire les rapports de domination que ces recherches prétendent pourtant analyser. La question centrale devient alors moins celle de l’accumulation de connaissances que celle de leur utilité sociale, politique et éthique.

Dans cette perspective, l’évolution récente des concepts mobilisés dans les études humanitaires et du développement mérite une attention particulière. Les approches du capacity building – renforcement des capacités, associé aux travaux de Robert Chambers et inspirées notamment des approches institutionnalistes des années 1980 et 1990, reposaient sur l’idée que les institutions et les populations locales devaient être « renforcées » par une expertise extérieure. Cette logique a progressivement été remise en question par l’approche des capabilités (capabilities) développée par Amartya Sen, recentrant l’analyse sur les libertés réelles des individus à agir sur leur propre existence.

Les débats se sont ensuite déplacés vers la notion d’agentivité (agency) chez Anthony Giddens, qui est souvent mobilisée dans les approches critiques, féministes et postcoloniales. L’accent était alors mis sur la capacité des acteurs sociaux à résister, négocier ou transformer les structures de domination. D’autres notions, telles que la participation, la redevabilité (accountability) ou encore la résilience, se sont progressivement imposées dans les champs humanitaires et climatiques, cherchant à promouvoir des approches plus horizontales et plus adaptatives.

Plus récemment, les débats sur la localisation de l’aide, particulièrement amplifiés après le Grand Bargain de 2016, ont remis en question la centralisation du pouvoir humanitaire dans les organisations internationales. Les critiques de l’occidentalocentrisme et les appels à la désoccidentalisation des savoirs ont ensuite ouvert la voie aux approches contemporaines de décolonisation, profondément influencées par Frantz Fanon. Dans l’alignement de ces mêmes courants critiques, Boaventura de Sousa Santos développe son concept d’« épistémologies du Sud », et l’on pense également à Raewyn Connell avec l’idée de « southern theory ». Aujourd’hui, la littérature abonde sur la mobilisation des approches contemporaines de décolonisation, profondément influencées par les travaux de Gayatri Chakravorty Spivak ou de Walter Mignolo, qui interrogent non seulement les représentations, mais les structures mêmes du pouvoir, du savoir et de la production des normes internationales.

Cette succession de concepts témoigne indéniablement d’une évolution des sensibilités critiques dans les études humanitaires et du développement. Toutefois, elle révèle également une tendance persistante à transformer le vocabulaire plus rapidement que les pratiques elles-mêmes. Chaque nouveau concept promet une rupture, un changement de paradigme, une correction ou une réorientation morale du précédent, sans nécessairement modifier les structures profondes de pouvoir qui organisent les financements, la gouvernance des institutions internationales, la reconnaissance des savoirs ou la capacité réelle des communautés à définir leurs propres priorités.

Cette inflation conceptuelle soulève également le risque de voir émerger des « concepts bonbons » : des notions séduisantes, consensuelles et facilement mobilisables dans les espaces académiques et institutionnels, mais dont les effets transformateurs demeurent limités. La notion de « sécurité humaine » illustre bien cette dynamique. Apparue dans les années 1990, la notion de sécurité humaine marque une rupture avec les conceptions classiques de la sécurité fondées sur la défense de l’État et de ses intérêts. Alors que la sécurité nationale prend l’État comme principal référent, la sécurité humaine privilégie l’individu, en mettant l’accent sur la protection de ses droits, de sa dignité et de ses conditions d’existence. Malgré son succès intellectuel et politique, ce concept n’a pas significativement permis de mieux protéger les populations confrontées aux violences, aux inégalités ou aux crises prolongées. Il a plutôt contribué à diluer les responsabilités politiques derrière un vocabulaire englobant et consensuel.

Le problème ne réside pas dans les concepts eux-mêmes, qui demeurent des outils analytiques indispensables, mais dans leur tendance à devenir des raccourcis intellectuels, des marqueurs discursifs ou des objets d’autoréférence académique. Lorsque les concepts se substituent à une véritable transformation des pratiques et des rapports de pouvoir, ils risquent de réduire la complexité des réalités humaines plutôt que de l’éclairer.

Ces limites apparaissent particulièrement visibles dans les réponses contemporaines aux crises sanitaires, climatiques et humanitaires. Celles-ci ne résultent pas uniquement d’un manque de ressources ou de capacités techniques ; elles révèlent également les limites de modèles de gouvernance ayant privilégié des réponses standardisées, verticales et technocratiques, souvent au détriment des expériences situées et des réalités locales. La tension entre expertise globale et savoirs situés demeure ainsi au cœur des débats contemporains sur la justice épistémique.

La question fondamentale devient alors celle de la légitimité des savoirs : qui produit les connaissances reconnues comme valables ? Quels savoirs sont institutionnalisés, financés et mobilisés dans les politiques publiques ? À l’inverse, quelles expériences et quelles formes de connaissance demeurent invisibilisées ? Reconnaître certains savoirs tout en marginalisant d’autres produit des conséquences concrètes sur l’allocation des ressources, les priorités de recherche et les formes de protection accordées aux populations vulnérables.

Dans ce contexte, la justice épistémique ne peut être réduite à un simple slogan académique. Elle suppose une remise en question réelle des rapports de pouvoir qui structurent les institutions de recherche, l’aide internationale et les collaborations scientifiques Nord–Sud*. Le savoir utile apparaît alors comme un savoir capable de circuler dans plusieurs directions, de reconnaître l’incertitude, de dialoguer avec les expériences vécues et de contribuer concrètement à renforcer les capacités d’agir des communautés concernées.

Face à la montée des replis identitaires, aux attaques contre la science, les droits humains et les formes de solidarité internationale, la recherche critique se trouve confrontée à une responsabilité particulière. Produire des connaissances sans transformer les rapports de pouvoir risque de contribuer à une meilleure documentation des injustices sans pour autant participer à leur réduction. La recherche ne peut donc être pensée uniquement comme un espace d’analyse du monde ; elle constitue également un espace de responsabilité face aux crises contemporaines et aux formes d’inégalités qu’elles révèlent.

*Cette réflexion s’inscrit dans un contexte où plusieurs pays donateurs, dont le Canada, réorientent une part croissante de leurs ressources publiques de l’aide internationale vers les secteurs de la défense et de la sécurité. Cette évolution tend à renforcer les approches sécuritaires dans les politiques de coopération et dans les agendas de recherche, au risque de marginaliser les savoirs, les priorités et les capacités d’action des acteurs locaux au profit d’objectifs définis principalement par les intérêts stratégiques des États donateurs.


Auteur :

Francois Audet, professeur titulaire, École des sciences de la gestion. Directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal (IEIM) et de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire (OCCAH).

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