
L’IEIM vous présente François Roch, professeur de droit international public à l’UQAM
Il est aussi co-directeur de l’Observatoire sur l’Agenda 2030 des Nations Unies, 23 février 2026, François Roch
Trois principes semblent incontournables dans la vie d’un chercheur universitaire : la formation académique doit suivre une vocation, l’excellence n’est pas qu’un idéal mais aussi une façon d’être au monde, et le travail assidu, méthodique fait avancer les sociétés et la science. Ce portrait du professeur François Roch, professeur titulaire au Département des sciences juridiques de l’UQAM, montre qu’il a su traverser ces passages : de la salle de classe où naît sa vocation, jusqu’aux débats sur l’avenir du multilatéralisme et les impasses (financières, politiques, juridiques) des stratégies onusiennes de développement des sociétés. Il s’inscrit dans une tradition du droit international public attentive aux rapports de force, à la fabrique des normes et, surtout, à la distance qui sépare souvent les principes affichés de leur mise en œuvre.
La « piqûre » du droit international public ou une vocation qui se précise très tôt
François Roch a toujours voulu devenir juriste. Mais c’est en deuxième année à l’université que son intérêt s’est renforcé : un véritable coup de cœur pour le droit international public. Il associe ce déclic au cursus remarquable et exigeant de sa formation de jeune universitaire. Cette « piqûre » se transforme rapidement en passion : il multiplie les cours en droit international, convaincu d’avoir trouvé un domaine à la fois rigoureux, vivant et profondément connecté aux enjeux contemporains. Une vocation, nous laisse-t-il entendre, qui nait d’une exigence, d’un rite de passage dans lequel il fallait entrer dans une logique argumentative, à apprendre un langage, à prendre au sérieux la structure du droit international public.
Deux maîtrises, une même boussole
Après le baccalauréat, son parcours académique se poursuit autour d’un fil conducteur clair : le droit international, abordé par deux angles complémentaires. Il réalise d’abord une maîtrise en droit international à l’UQAM en même temps qu’il suit la formation de l’École du Barreau. Il complète aussi une maîtrise en droit des affaires à l’Université de Montréal, dans une perspective davantage liée à la pratique.
Ses travaux en droit international public portent sur un principe central du système onusien : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, autrement dit l’autodétermination. En s’attaquant à cet objet, il se confronte aussi aux questions coloniales et aux approches critiques, notamment celles issues des perspectives tiers-mondistes, qui invitent à regarder autrement la construction des normes et les hiérarchies qu’elles peuvent reproduire.
Dans le champ du droit international économique, il s’intéresse ensuite aux investissements directs étrangers, avec un regard critique sur la manière dont ils sont encadrés et sur la place qu’ils occupent dans les modèles de développement. Le contexte politique de l’époque, marqué notamment par les débats autour des projets de libre-échange dans les Amériques, alimente sa réflexion et contribue à le mener vers le doctorat.
De la pratique au professorat : l’enseignement comme révélateur
Le tournant vers la carrière professorale n’est pas présenté comme un plan de carrière prémédité, mais comme une occasion saisie. Son entrée dans l’univers professoral ne se fait pas immédiatement. Après ses études, François Roch pratique le droit pendant onze ans, une expérience qui continue de nourrir sa manière d’observer le droit en action, dans ses usages et ses limites.
Puis, un moment charnière survient : on lui propose de donner un cours. C’est à l’automne 2003 que l’enseignement devient un révélateur. Il enchaîne alors des charges de cours, et la perspective d’une carrière professorale s’impose progressivement.
S’il affirme que c’est d’abord l’enseignement qui l’a fait entrer dans cette voie, la recherche et l’écriture deviennent rapidement indissociables de sa pratique universitaire. Transmettre, interroger, documenter : ces dimensions finissent par former un même mouvement.
François Roch, le praticien et le généraliste
Son passé de praticien structure sa manière de voir le droit international :
« Cette expérience influence ma compréhension du juridique comme phénomène traversé par des rapports de force et des rapports sociaux ».
Sa démarche intellectuelle du droit international est plutôt généraliste, car François Roch nous confie ne pas être attiré par les sous-champs spécialisés de cette discipline (sécurité collective, règlement des différends entre les nations). Cette posture souligne toutefois que François Roch est celui qui cherche les articulations — entre norme et puissance, entre économie et politique, entre idéal de système et réalité des conflits.
Penser un multilatéralisme sous tension : la crise d’effectivité
Quand la discussion aborde le retrait américain du multilatéralisme et l’avenir de l’État de droit international, François Roch refuse un diagnostic spectaculaire de « fin du droit ». Il parle plutôt d’une « crise d’effectivité », c’est-à-dire l’écart croissant entre les principes affichés et leur application. Il nous présente cette crise comme l’expression combinée de violations fréquentes, sanctions incertaines, réparations rares. Autrement dit, un système juridique qui existe, mais dont la capacité à produire des effets concrets se fragilise.
Il souligne aussi une dimension souvent moins visible, mais déterminante : la dépendance structurelle du multilatéralisme aux rapports de puissance, y compris sur le plan financier. Les équilibres onusiens, rappelle-t-il, sont vulnérables lorsque les grandes puissances se désengagent ou conditionnent leur soutien. Dans ce contexte, il plaide de longue date pour une réforme du système afin de renforcer sa cohérence et sa capacité d’action.
Sur la position canadienne, il défend une ligne pragmatique : éviter la provocation « inutile » mais ne pas céder. « Ma posture serait une posture de fermeté fondée sur les principes », dit-il, rappelant que le Canada a déjà su se distancer d’orientations américaines lorsque des choix majeurs mettaient en jeu la légalité et la légitimité internationales. « Je reviendrais sur l’exemple de l’Irak en 2003 : le Canada n’a pas suivi les États-Unis ». Il insiste sur le respect de la Charte et sur « des principes fondamentaux et des normes impératives du droit international public (jus cogens) » qui peuvent servir de ligne directrice et d’arguments.
François Roch nous précise qu’en contexte de puissance, l’argument juridique ne « gagne » pas toujours — mais il peut structurer une décision, la justifier, et rendre politiquement possible une posture de résistance. Rappelant ainsi que la posture ne doit être « ni naïve sur la puissance, ni cynique sur la norme — mais une interrogation continue sur ce qui rend le droit effectif ».
L’Observatoire sur l’Agenda 2030 : un espace pour penser autrement le développement
Cette attention à la fois aux textes et à leurs conditions réelles d’application se prolonge dans un projet structurant. L’Observatoire sur l’Agenda 2030 des Nations Unies, créé en 2022, se veut un lieu de lecture critique, interdisciplinaire et collective de l’Agenda 2030 : juristes, politologues, historien·nes, spécialistes de l’environnement et autres disciplines y dialoguent, avec une place accordée aux jeunes chercheur·es et aux étudiant·es.
Parmi les activités phares, les conférences-midi occupent une place importante : elles permettent d’aborder des thématiques variées liées aux objectifs de développement durable, tout en créant un rythme régulier de discussions publiques. Sur le fond, François Roch rappelle que l’Agenda 2030 s’inscrit dans une série de stratégies onusiennes sur le développement. Il souligne qu’en 2015, son adoption reposait sur un consensus plus solide qu’aujourd’hui. Il insiste surtout sur la difficulté majeure qui pèse sur sa mise en œuvre : le financement. Les besoins sont immenses, les capacités institutionnelles limitées, et les bilans récents montrent des retards préoccupants. Pour lui, le développement durable ne constitue pas une critique radicale du capitalisme, mais il reste une proposition alternative qui, même modérée, met au jour des tensions profondes : concilier croissance, justice sociale, transformation des modes de production et impératifs environnementaux implique des arbitrages difficiles — et souvent, des contradictions.
Faire communauté : revues, réseaux et circulation du savoir
Le portrait de François Roch est aussi celui d’un juriste profondément investi dans la vie collective de la discipline. Il revient sur son engagement auprès de la Société québécoise de droit international (SQDI) et de la Revue québécoise de droit international (RQDI), deux institutions clés qui lui ont appris l’importance de « fabriquer » des lieux communs pour la discipline, de structurer une communauté savante au-delà d’un seul département. Pendant vingt ans, il s’implique à la SQDI où il occupe différentes fonctions jusqu’à la présidence. Il joue également un rôle central au sein de la RQDI, qu’il dirige sur une longue période. Sous son impulsion, la revue connaît une transformation importante, notamment par un virage numérique et un accès élargi aux publications. Mais au-delà de l’outil, l’enjeu est institutionnel et intellectuel : créer des espaces où les internationalistes peuvent publier, débattre, structurer des réseaux, et donner une visibilité durable aux travaux en droit international en contexte francophone.
François Roch, un directeur de thèse qui conjugue liberté et l’exigence de justifier
Dans sa manière d’encadrer la recherche, François Roch privilégie une posture à la fois ouverte et rigoureuse. Il ne cherche pas à imposer un sujet ou une approche théorique ; il demande plutôt aux étudiant·es de choisir, puis de justifier. Convaincre, argumenter, situer son travail : ces exigences préparent autant à la recherche qu’à la circulation de la parole savante.
D’un regard optimiste, il observe aussi, chez les nouvelles générations de juristes, une sensibilité accrue à l’interdisciplinarité et aux perspectives critiques, avec un fil conducteur qui revient souvent : une attention marquée aux enjeux de justice sociale.
Le parcours de François Roch se dessine une cohérence forte : penser le droit international non comme un simple catalogue de règles, mais comme un espace vivant, traversé par des conflits, des ambitions collectives et des fragilités structurelles. Et surtout, créer autour de ces tensions des lieux où l’on peut apprendre, questionner, publier, transmettre — et outiller celles et ceux qui auront à faire évoluer le droit international de demain.
Observatoire sur l’Agenda 2030 des Nations Unies (CEIM-UQAM)

