Et si nous démystifions le volontourisme ?

Caroline Beauchamp, diplômée à la maîtrise en sciences sociales du développement, concentration développement international à l’UQO, 24 janvier 2022

Dans les dernières années, nous avons vu dans les médias l’apparition d’un néologisme : le volontourisme. Avant la pandémie mondiale, ce phénomène prenait de l’ampleur dans les pays du Sud tout en suscitant plusieurs critiques. Des articles journalistiques aux titres préoccupants tels que « Le “volontouriste”, ce mauvais samaritain » dans Le Devoir et « “Volontourisme” : le juteux business de l’humanitaire sur catalogue » dans Le Monde ont sérieusement questionné les pratiques. Au Canada, le scandale UNIS (WE Charity) en 2020 a remis de l’avant des critiques passées sur son programme de volontourisme, ME to WE, qui a envoyé des milliers de personnes à l’étranger. Ce texte aborde les grandes lignes de ce phénomène afin d’en connaître un peu plus sur les enjeux et les défis qui le composent.

Définitions et pratiques aux contours flous

Wearing (2001) est un pionnier sur le sujet du volontourisme et la définition qu’il propose, est couramment utilisée dans la littérature scientifique. Il le définit comme « une stratégie de développement conduisant au développement durable et centrée sur la convergence des qualités des ressources naturelles et des personnes locales et étrangères qui bénéficient tous de l’activité touristique » [Notre traduction]. D’autres chercheures ont élaboré des définitions distinctes, mais qui contiennent certaines similitudes. En effet, ces dernières mettent de l’avant les concepts suivants : le tourisme, l’aide, le développement et/ou le bénévolat. Certes, le volontourisme et la coopération internationale en aide au développement sont distincts et s’inscrivent dans deux paradigmes différents, le second s’apparentant davantage à un partage d’expertise d’ordre professionnel. Il existe néanmoins parfois des chevauchements entre les deux concepts. Cela complique les définitions et les pratiques.

Qui plus est, il existe un continuum de pratiques qui s’inscrivent sous le nom « volontourisme ». D’un côté du spectre se trouve une pratique exclusivement commerciale, lucrative, de courte durée et ancrée dans l’idéologie néolibérale. De l’autre se trouve une pratique strictement altruiste, philanthropique, de moyen à long terme et non lucrative. Entre les deux pôles, il y a d’innombrables manières d’arrimer le volontariat à l’étranger et le tourisme en plus d’être offert par un large éventail d’acteurs au Nord. Ainsi, il y a plusieurs variations, différences et nuances à apporter pour analyser les pratiques de volontourisme et celles-ci les rendent difficilement comparables entre elles. Répondre à la simple question « qu’est-ce que le volontourisme » est beaucoup plus complexe qu’on peut l’imaginer.

Critiques sévères et débats continus

Les nombreuses variantes dans les définitions et les pratiques alimentent les critiques et débats sur ce phénomène. Un des reproches fait au volontourisme est que, malgré ses bonnes intentions, cette pratique reproduit des hiérarchies de pouvoir, tout comme le tourisme de masse entre le Nord et le Sud. Subséquemment, pouvoirs et inégalités, renforcement des stéréotypes Nord-Sud, produit du néolibéralisme, pratiques paternalistes et néocolonialistes sont au cœur des critiques faites au volontourisme. De plus, s’ajoutent les impacts négatifs répertoriés pour les communautés du Sud : baisse d’emplois, promotion de la dépendance, changement culturel, non prise en compte des besoins locaux, etc. Tout ceci pèse lourd dans la balance. Il peut sembler difficile d’imaginer que ce phénomène peut avoir du positif d’une quelconque façon.

Pourtant, des impacts positifs ont été identifiés pour les voyageurs et voyageuses, et pour les communautés au Sud. Tous peuvent bénéficier des échanges culturels et linguistiques. Ceux-ci peuvent produire des réflexions et apprentissages qui contribuent au développement personnel de chacun. D’après les recherches réalisées par Harng Luh Sin et Danielle Lediard, la présence des volontouristes contribue à l’amélioration des systèmes et des infrastructures, crée des sources différentes de revenus et participe à la mise en place de projets environnementaux et éducationnels qui servent aux communautés du Sud.

Cependant, au-delà des critiques et débats, essentiels et pertinents, il semble impératif de questionner les principaux concernés : les populations au Sud.

Qu’en pense le Sud ?

Les études qui se concentrent sur le volontourisme à partir d’un point de vue venant des populations du Sud sont encore peu nombreuses et récentes. Étonnamment, ce sont celles qui tracent un portrait plus nuancé face aux éléments positifs et ceux négatifs. Nombreux sont les individus au Sud qui se montrent en faveur du volontourisme dans leur communauté. Souvent conscients des limites des institutions publiques et de l’incapacité du gouvernement à répondre à leurs besoins, c’est vers d’autres ressources que les populations du Sud se tournent pour améliorer leurs conditions socio-économiques. Ainsi, bien que certains étrangers et étrangères du Nord qui se portent volontaire n’aient pas d’expériences et de compétences spécifiques, ils viennent aider à répondre aux problèmes de développement. Ils servent en quelque sorte de « substitut » aux ressources locales manquantes. L’accueil de ces volontaires reflète bien souvent un choix lucide, une stratégie définie par des communautés de Sud et leurs organisations non gouvernementales locales pour améliorer les conditions socio-économiques des leurs.

Par exemple, entre février et août 2020 dans le cadre de mon mémoire de maîtrise, des participant.e.s d’organisations non gouvernementales guatémaltèques considèrent que l’acquisition d’un plus grand bagage professionnel, des apprentissages culturels, des réflexions personnelles et sociétales ainsi que le développement créé sont des avantages nettement plus importants que les impacts négatifs générés par les inégalités Nord-Sud identifiés. Ces impacts négatifs sont les risques de dépendance dans certaines communautés, des jugements culturels et de fausses croyances circulant dans les communautés à propos des étrangers et des organisations locales. Les conclusions de la recherche, qui s’est focalisée sur des perceptions d’individus vivant au Sud, ont fait émerger un sens général positif et constructif du volontourisme et cela, malgré certains aspects négatifs qu’ils ont répertoriés. Les mots-clés ayudar (aider), intercambiar (échanger) et aprender (apprendre) caractérisent le sens général donné au volontourisme.

Bon ou mauvais ?

Les différentes expériences vécues par les participant.e.s au Nord comme au Sud apportent d’autres éléments à prendre en considération dans la compréhension globale du phénomène. Il y a dans le volontourisme, des rencontres humaines d’ici et d’ailleurs qui racontent des histoires et méritent d’être explorées dans l’analyse du volontourisme.

Que l’on soit au Nord ou au Sud, les angles avec lesquels nous regardons, abordons et analysons le phénomène ne sont pas les mêmes ; elles ne se comparent donc pas entièrement. Il est même probable que nous n’arrivions jamais aux mêmes conclusions. C’est toutefois en continuant de questionner les individus du Sud, en les considérant des acteurs actifs et en reconnaissant leurs compétences face au volontourisme que nous continuerons à mieux saisir ce phénomène qui risque de reprendre dans l’après-pandémie. Au-delà du néolibéralisme qui façonne, en partie, le phénomène au Nord, laissons place à l’autodétermination des populations du Sud à exprimer et à décider ce qu’il signifie pour eux.

Le volontourisme poursuivra-t-il son ascension comme tourisme de niche prisé une fois la pandémie passée ? Les inégalités mondiales sont, plus que jamais, exposées aux yeux de tous avec la pandémie. Il y a fort à parier que la valorisation d’être une « citoyenne du monde » ou un « acteur de changement », surtout dans les sociétés occidentales, continuera de se manifester à travers la pratique du volontourisme.

Photo : Visions Service Adventures, CC BY-NG-ND 2.0

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