
Savoirs climatiques et justice épistémique féministe en coopération climatique internationale
Blogue Un seul monde, Katherine Robitaille, 19 mai 2026
Les femmes, dans leur pluralité, détiennent des savoirs précieux en matière d’atténuation et d’adaptation aux changements climatiques. Issus de leurs expériences, de pratiques communautaires et de relations de soin au territoire, ces savoirs constituent de véritables formes d’innovation climatique, en réorganisant collectivement ou en réinventant des pratiques existantes en dehors des normes dominantes. Or, leur reconnaissance demeure limitée et profondément façonnée par des normes technosolutionnistes, masculines et managériales, inscrites dans des rapports de pouvoir colonialistes et sexistes. Ces logiques traversent la coopération climatique internationale, qui en renforce les effets, en s’ancrant dans des dynamiques patriarcales et colonialistes plus larges et préexistantes. Dans ce contexte, les réponses à la crise climatique, souvent réformistes, peinent à transformer profondément les structures sociales et environnementales inégalitaires et tendent à reproduire des formes de discrimination. Les innovations portées par les femmes restent ainsi largement invisibilisées ou disqualifiées.
Pourtant, la participation incarnée des femmes et la mobilisation d’approches féministes dans les processus décisionnels climatiques conduisent à des résultats plus sensibles aux injustices sociales et climatiques et davantage en relation avec le territoire. Dans cette perspective, tendre vers une plus grande justice épistémique implique de reconnaître et de légitimer les savoirs situés des femmes dans leur pluralité, les savoirs féministes, à titre de contributions intellectuelles et innovantes à part entière, ancrées dans les expériences vécues, leurs savoir-faire et les éthiques du soin, capables d’élargir la conception d’innovation. Cela invite à interroger comment les rapports de pouvoir, notamment colonialistes et sexistes, influencent les savoirs considérés comme légitimes en matière d’innovations climatiques dans la coopération climatique internationale, et comment tendre vers une justice épistémique féministe?
Justice climatique critique, intersectionnalité et injustices épistémiques
Pour approfondir cette réflexion, un cadre d’analyse articulant justice climatique critique, intersectionnalité et injustices épistémiques apparaît essentiel. Les théories critiques de la justice climatique portent une attention particulière aux manières dont la crise climatique affecte les populations de façon différenciée, inégale et disproportionnée, tout en cherchant à réparer les injustices. Le caractère critique montre que la crise climatique en est une d’inégalités et de pouvoir, et qu’y répondre exige de transformer les structures qui l’ont produite, pas seulement de gérer ses impacts. La justice climatique féministe s’articule généralement autour de piliers centraux visant à mieux redistribuer les ressources, reconnaître les savoirs des femmes souvent oubliés, inclure ces dernières dans les décisions, et réparer les torts causés par la crise climatique. En plus de ces piliers, elle considère les relations de soin, l’interdépendance, l’intergénérationnel et l’intersectionnalité de manière transversale.
L’intersectionnalité, concept issu de traditions militantes féministes critiques, notamment afro-états-uniennes, et théorisé par Kimberlé Crenshaw, permet d’analyser les manières dont l’intersection des systèmes d’oppression (sexisme, colonialisme, racisme, capitalisme, etc.) (re)produit des rapports de pouvoir qui maintiennent les inégalités. Appliquées à la crise climatique, les approches féministes intersectionnelles montrent également comment ces systèmes sexistes, racistes, coloniaux, capitalistes, etc., exacerbent la vulnérabilisation face aux impacts climatiques.
Les injustices épistémiques désignent enfin des formes d’injustice liées à la production, à la circulation et à la reconnaissance des savoirs. Les injustices testimoniales surviennent lorsqu’un groupe social se voit refuser de la crédibilité en raison de biais et préjugés sociaux ancrés dans des structures comme le sexisme, le colonialisme, etc. Les injustices herméneutiques apparaissent lorsque certains groupes au croisement de systèmes d’oppression sont privés de ressources interprétatives nécessaires pour comprendre et exprimer leurs propres expériences, celles-ci étant exclues des cadres de compréhension dominants. Viser une justice épistémique revient donc à valoriser les savoirs et les pratiques de groupes trop souvent ignorés, rendus invisibles ou considérés comme hiérarchiquement inférieurs.
Articulées ensemble, ces trois approches permettent de comprendre comment les injustices climatiques sont, entre autres, matérielles, sociales et épistémiques. Elles sont utiles pour révéler les mécanismes par lesquels l’intersection des systèmes d’oppression structure simultanément l’exposition différenciée aux impacts climatiques ainsi que l’exclusion et la dévalorisation de certains savoirs. Elles offrent surtout des leviers analytiques pour penser et contribuer à mettre en action des transformations climatiques davantage émancipatrices.
Hiérarchisation des savoirs en coopération internationale : colonialisme et sexisme épistémique
Le secteur de la coopération climatique internationale demeure façonné par les structures climatiques internationales et les grands bailleurs de fonds qui tendent à imposer une manière bien précise de penser l’innovation climatique. Cette vision est souvent technocratique, néolibérale, masculine et coloniale. Elle met l’accent sur les solutions techniques dites modernes et hiérarchisantes, la productivité et la croissance économique, plutôt que sur la justice sociale ou les réalités vécues par les populations concernées. Cela signifie que les technologies développées dans les pays dits des Nords (infrastructures smart, outils numériques de gestion des ressources, etc.) sont perçues comme plus légitimes et plus innovantes que les pratiques endogènes d’adaptation contextualisées, ancrées dans le territoire et éprouvées dans les pays dits des Suds.
Ce fonctionnement repose sur une manière de produire et de légitimer des savoirs fondés sur la modernité, le contrôle, l’optimisation, la standardisation et le masculin et qui les hiérarchise au détriment des savoirs situés ou tenus en marge. Cela contribue à marginaliser les savoirs souvent portés par les femmes, d’autant plus celles des pays dits des Suds, issus d’expériences vécues, des relations sociales et des pratiques endogènes, corporelles, orales et ancrées dans le soin, ou encore, centrées sur l’interdépendance, la reconnaissance de la vulnérabilité, l’écoute et les relations aux autres, aux territoires et au vivant. Cette marginalisation contribue à décontextualiser les besoins et à reproduire des rapports de pouvoir colonialistes et sexistes, tout en appauvrissant la diversité des façons de penser et de pratiquer l’innovation climatique.
On peut ainsi parler de hiérarchisation épistémique, à la fois colonialiste et sexiste, c’est-à-dire que les femmes détentrices de savoirs des pays dits des Suds rencontrent un déficit de crédibilité, tandis que celles des Nords, et leurs homologues masculins bénéficient d’un excès de reconnaissance. Autrement dit, ce qui est perçu comme de l’« expertise » ou de la légitimité entourant qui détient les savoirs dépend fortement des caractéristiques (genre, origine géographique, statut social, etc.) de la personne qui parle, et ce, découlant de systèmes d’oppression. Les contributions des femmes, notamment dans les pratiques communautaires d’adaptation climatique, sont ainsi rarement reconnues comme de véritables innovations. Cette invisibilisation relève donc d’une double marginalisation : celle des savoirs des femmes et celle des savoirs produits dans les pays dits des Suds. Ces approches et savoirs relationnels et communautaires, souvent portés par les femmes, sont donc maintenus en marge, au profit de modèles masculins conçus à l’échelle internationale. Ces dynamiques participent à ce que Ramón Grosfoguel, Boaventura de Sousa Santos et Farhana Sultana – parmi plusieurs – qualifient d’épistémicide, généralement compris comme la disqualification systématique des savoirs, ontologies et cosmologies non dominantes. En référence, mais appliqués au contexte climatique, plusieurs parlent de colonialité climatique, d’écocide ou encore de terricide, concept articulé par Moira Millàn pour désigner l’agression continue du monde cosmique, l’anéantissement de l’ensemble du vivant et l’effacement systématique des savoirs, des mémoires, des spiritualités et des modes de transmission des cultures autochtones.
À titre d’exemple, dans la conception des projets de coopération climatique internationale, cette logique se manifeste clairement lorsque ceux‑ci orientent les interventions vers le « renforcement des capacités » des femmes, partant du principe qu’elles manqueraient de compétences techniques ou de connaissances pour faire face à la crise climatique. Or, cette approche ignore le fait que les femmes détiennent déjà des savoirs, des pratiques et des formes d’innovation endogènes développées à partir de leur expérience quotidienne. Dans de nombreux projets agricoles ou impliquant de nouvelles technologies, par exemple, les femmes sont invitées à suivre des formations sur lesdites technologies modernes, alors que leurs pratiques d’adaptation existaient bien avant l’arrivée de soi-disant expert-e-s internationaux. Cette posture illustre une hégémonie technocratique, patriarcale, coloniale et néolibérale de l’innovation climatique, qui valorise l’expertise externe (souvent des Nords) au détriment des savoirs situés. Un autre exemple repose sur l’instrumentalisation de la participation des femmes. Les approches dites sensibles au genre servent fréquemment des objectifs techniques ou productifs, sans reconnaître les femmes comme productrices légitimes de savoirs, capables de définir les enjeux et les réponses climatiques à partir de leurs expériences et de leur créativité.
Quelques réflexions pour plus de justice épistémique féministe axée sur la praxis
Dans ce contexte, plutôt que d’être tenue pour acquise, une coopération climatique internationale dite émancipatrice invite à s’interroger sur les conditions et les structures dans lesquelles les savoirs sont produits, reconnus et mis en circulation, que ce soit dans la recherche, les projets, les programmes ou les initiatives de solidarité. Ne s’agirait‑il pas d’abord de questionner, voire de déstabiliser, les cadres dominants à travers lesquels le climat est pensé et gouverné, en suspendant ce qui apparaît comme évident ou familier et qui tend à naturaliser des modèles technoscientifiques, masculins et coloniaux ? Cette interrogation conduit notamment à se demander comment reconnaître que les femmes disposent déjà de savoirs, de pratiques et de formes de créativité essentielles à l’atténuation et à l’adaptation climatique, sans pour autant les instrumentaliser ni les réduire à de simples ressources à mobiliser.
Une telle reconnaissance demande une attention continue aux croisements de systèmes d’oppression qui traversent les processus de légitimation des savoirs, et appelle à interroger les rapports d’autorité dans la production de connaissances : qui ne parle pas, qui parle, au nom de qui, et avec quelle légitimité ? Elle amène également à réfléchir à la manière dont cette vigilance critique doit se traduire en responsabilités matérielles concrètes. Ainsi, adopter une posture de réflexivité épistémique implique de reconnaître le caractère situé de tout savoir produit depuis des positions sociales, territoriales et politiques particulières, et d’accepter l’idée de désapprendre pour apprendre avec d’autres, dans une éthique d’humilité et de réciprocité.
Dès lors, peut‑on envisager une coopération climatique internationale transformatrice qui reposerait sur des formes d’écoute, de réciprocité et de coopération épistémiques incarnées ? Et comment transposer de tels principes au-delà des engagements individuels, vers des espaces organisationnels et structurels, sans neutraliser ni en atténuer la portée politique, radicale et perturbatrice de la décolonisation ? Ces questions et réflexions – qui peuvent par ailleurs être étendues à d’autres contextes – suggèrent de mettre en acte une praxis de justice climatique féministe. Non comme une simple application technique désincarnée, mais comme une praxis relationnelle, épistémique et politique au cœur des processus d’émancipation.
Autrice :
Katherine Robitaille, doctorante en management et coopération climatique internationale, Université Laval
Blogue Un seul monde
