« Eau non-négociable » : le cas argentin

Blogue Un seul monde, Tennessee Maciol, 17 novembre 2025

Le projet San Jorge

En 2008, l’entreprise canadienne Coro Mining et sa filiale argentine Minera San Jorge annoncent leurs plans à Uspallata, dans la province de Mendoza, en Argentine. Ce projet d’extraction à ciel ouvert représente une grave menace pour l’environnement local, selon Silvia Iñiguez, militante syndicale, sociale et politique depuis 40 ans et membre de l’Assemblée pour la vallée d’Uspallata, qui défend l’eau contre toute forme de pollution. Lors d’une entrevue réalisée le 2 mars 2025, Silvia explique les implications d’implanter un tel mégaprojet minier dans la région : l’extraction du cuivre, de l’or et de l’argent implique la démolition complète d’une montagne.

Silvia Iñiguez rapporte que l’extraction d’or mobilise des quantités colossales d’explosifs. Les précipitations entraînent la dispersion des toxines présentes dans les roches contaminées, polluant les nappes phréatiques, les ruisseaux et les réserves d’eau de Mendoza. Ces résidus mettent des milliers d’années à se dégrader naturellement. Les explosions projettent aussi dans l’air des poussières contenant de l’uranium, du mercure et d’autres métaux lourds, qui se déposent sur les êtres vivants, la végétation et jusque dans nos poumons. Dans les environs des mines à ciel ouvert, la pollution est si intense qu’elle provoque la disparition progressive de la faune et de la flore.

L’extractivisme justifie fréquemment ses moyens par la prétendue transition énergétique : des panneaux solaires aux voitures électriques, tout fonctionne au lithium et au cuivre. Silvia dépeint l’Amérique du Sud comme une zone de sacrifice : pillée de son cuivre, elle nourrit les pays dits « du premier monde » qui n’hésitent pas à prospérer sur les tragédies des territoires qu’ils exploitent. Elle rappelle notamment comment l’extrême droite a livré l’Argentine à la merci des lois du marché:

Le marché a besoin de cuivre? Qu’il fasse sauter la chaîne montagneuse! Prenez le cuivre, l’argent, l’or, le lithium. L’extractivisme détruit les communautés, provoquant cancers, pathologies dès la naissance et maladies mortelles, mais personne ne voit cette tragédie des communautés pauvres et soumises.

De plus, Silvia Iñiguez souligne que la majeure partie du cuivre extrait alimente l’industrie de la guerre (porte-avions, chars, hélicoptères, etc.) et les grands empires mondiaux (États-Unis, Europe, Chine, Russie, Inde). Elle rappelle que détruire des territoires à des fins commerciales implique non seulement la disparition des êtres humains, mais aussi celle de toute la biodiversité.

Le projet San Jorge pourrait devenir le premier projet minier mendocin à être intégré au Régime d’Incitation aux Grands Investissements (RIGI), lequel encourage les gros investissements, notamment à travers des avantages fiscaux et douaniers et une exigence d’investissement minimal.  Pour Silvia Iñiguez, la situation est grave :

La dispute pour l’eau pure est un sujet central dans le monde. Cela fait 20 ans qu’on avertit qu’à l’avenir, des guerres seront menées pour s’approprier l’eau, et en Argentine, la guerre est arrivée, non pas avec des bombes de l’armée, mais avec celles des méga-mines : le RIGI stipule très clairement que lorsque de grandes quantités d’eau sont utilisées, l’entreprise est prioritaire, et non la population.

Loi 7722 et protection environnementale

Initialement abandonné en 2011 à la suite d’importantes mobilisations citoyennes, le projet minier San Jorge a été relancé avec l’appui des gouvernements provincial et national. Dès lors, les habitant-es d’Uspallata, regroupés en assemblées, organisent blocages et manifestations pour défendre leur territoire. Leur principal argument : en plus de l’exploitation, l’exploration minière elle-même est incompatible avec l’article 1 de la Loi 7722, qui interdit « l’usage de substances chimiques comme le cyanure, le mercure, l’acide sulfurique et toute autre substance toxique similaire dans les processus miniers métallifères. » Toutefois, en 2019, la Loi 9209 autorise l’utilisation de ces substances, suscitant une vive opposition populaire. À cet effet, Silvia Iñiguez commente :

Cela fait 15 ans que les premiers projets sont apparus dans la région, tentant d’installer une méga-mine à ciel ouvert. Malgré le travail précaire et la pauvreté, les gens se sont alarmés et ont refusé de risquer leur vie, leur famille, le territoire, ou la nature. Les assemblées se sont réunies et ont convenu qu’il fallait arrêter tout ça.

En décembre 2019, le « Mendozazo », soulèvement populaire pour la défense de l’eau, fait descendre 20 000 personnes dans la rue afin d’exiger l’annulation de la nouvelle loi. Face à la pression populaire, le gouvernement provincial abroge la Loi 9209 et rétablit la Loi 7722 de protection environnementale. Même si elle fut une victoire populaire, la Loi 7722 subit une modification qui, bien que minime en apparence, a des conséquences importantes en termes de pollution : en novembre 2021, la Cour suprême déclare inconstitutionnelle la mention « et d’autres substances toxiques similaires », rendant l’eau mendocine à nouveau vulnérable à la pollution.

Dommages collatéraux

Silvia Iñiguez  s’inquiète qu’avec la proximité de la mine, les explosions fassent trembler les murs des maisons et les endommagent. Elle explique que l’implantation d’une méga-mine provoque une reconfiguration sociale et culturelle énorme dans les villages. L’arrivée massive de travailleurs s’accompagne notamment du développement de la prostitution.  Située à seulement 80 kilomètres du Chili, la région risque de voir s’intensifier le trafic de drogue ou d’êtres humains. La méga-exploitation minière ne se limite pas à polluer l’air et les sols : elle épuise aussi les ressources hydriques, déjà rares, et contribue au réchauffement climatique par des explosions répétées. Aucune technologie ne parvient à neutraliser les dommages inhérents à l’extractivisme, qui provoque inévitablement des désastres humains et environnementaux. En Argentine, plus de vingt-cinq peuples autochtones continuent de défendre leurs cosmovisions, malgré un gouvernement qui tend à criminaliser leurs luttes, comme celles de nombreux autres citoyen-nes.

Criminalisation de la protestation

À Uspallata, la manipulation médiatique et la « criminalisation de la protestation », cette tendance des États à réprimer les mouvements sociaux plutôt qu’à répondre à leurs revendications, installent une politique fondée sur la peur. La corruption est perçue comme une composante structurelle du capitalisme. En effet, en 2012, un gouvernement dit progressiste, comme celui du kirchnérisme, a été contraint d’adopter une loi antiterroriste, justifiant la répression des militant-es. Ainsi, Santiago Maldonado, un jeune homme engagé dans la défense des terres mapuches à Chubut, a perdu la vie après une intervention brutale de la gendarmerie, à la suite de laquelle il se serait noyé. Cependant, le Code pénal est modifié en toute conscience pour permettre aux futurs gouvernements de criminaliser la protestation.

Les premiers visés sont les Mapuches du Sud, dont les terres sont très convoitées par le grand capital. Après avoir subi un massacre, ils ont vu leurs terres, en Patagonie, redistribuées aux élites par les autorités. Depuis, le peuple poursuit sa résistance face à cette dépossession. L’adoption de la loi antiterroriste, dont la logique est largement supportée par les médias, a cependant contribué à les stigmatiser, les associant à une menace. Cette logique de répression s’est ensuite étendue à toute personne contestant le gouvernement. Si l’Argentine a déjà connu la persécution et l’emprisonnement de militant-es, la tendance à qualifier les opposant-es de « terroristes » s’est particulièrement accentuée sous la présidence de Mauricio Macri, et s’est clairement renforcée sous la présidence de Javier Milei.

Et en effet, à Uspallata, la persécution est bien réelle : des habitant-es sont arrêté-es et accusé-es d’utiliser la coercition et la violence pour imposer leurs idées. L’arrestation récente de Mauricio Cornejo illustre la stratégie d’intimidation du gouvernement. Malgré la peur de la répression et des persécutions possibles, les militant-es n’abandonnent pas la cause et continuent les mobilisations et les prises de paroles publiques, afin de sensibiliser la population aux conséquences destructrices de l’extractivisme.

Alternatives de futurs optimistes ?

Silvia  Iñiguez  estime qu’il faut commencer par expliquer pourquoi la conquête des Amériques persiste sous une forme plus moderne, celle du techno-féodalisme, une nouvelle incarnation de la folie capitaliste, où les États agissent désormais comme des gestionnaires au service de propriétaires de plateformes milliardaires :

La richesse de l’Europe s’est construite sur le malheur de l’Amérique latine. Où mettront-ils cette richesse lorsque la planète s’éteindra ? L’Europe et les États-Unis goûtent leur propre médecine. Ils ont plongé des peuples dans la pauvreté, les ont arrachés à leurs terres, et l’immigration qu’ils reçoivent aujourd’hui, d’où vient-elle ? De ces mêmes peuples qu’ils ont soumis. Ici, on voit passer les satellites d’Elon Musk. Il veut en envoyer 42 000 pour contrôler l’internet mondial. Il serait peut-être temps de se déconnecter du Wi-Fi et de recommencer à vivre différemment. Générons des industries apportant le bien-être sans générer la mort ailleurs.

Silvia Iñiguez explique qu’il est impossible d’arrêter la pollution à Mendoza. L’Argentine a conclu un accord avec Mekorot, l’entreprise publique israélienne qui a été dénoncée, notamment par Amnesty International, pour avoir coupé l’eau à la bande de Gaza et pour violations des droits humains, et ce, bien avant les bombardements. Mekorot contrôle déjà l’eau dans plusieurs régions de l’Argentine.

Elle décrit également ce projet comme un projet funeste imposé aux peuples d’Amérique latine. Selon elle, une fois que l’on prend réellement conscience des drames engendrés par les modèles économiques, politiques, sociaux et culturels dominants, il devient impossible de les ignorer : « c’est comme essayer d’occulter le soleil avec un doigt, le soleil continuera de briller », explique-t-elle, en appelant à développer une pensée critique face à ces réalités. Elle conclut l’entrevue en rappelant que la nature est à la base même de la vie, et que sa défense est essentielle.

*Vous pouvez aussi écouter ou lire la version française de l’entrevue complète de Silvia Iñiguez.

Une version de l’article a également été publiée dans la revue Caminando.


Autrice :

Tennessee Maciol, traductrice et vidéaste documentaire (Actions Urgentes, Comité pour les droits humains en Amérique latine – CDHAL)

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