Une fracture démocratique

Le Devoir, 5 mars 2025, Henri-Paul Normandin

Ce texte est paru dans la section Opinions du journal Le Devoir, le 5 mars 2025.

Il y avait quelque chose de surréaliste à entendre le vice-président des États-Unis J.D. Vance sermonner les européens sur la démocratie, lors de la Conférence sur la sécurité à Munich. Ses propos consacrent une fracture idéologique entre les États-Unis et l’Europe. Fracture aux conséquences multiples. 

Rappelons tout d’abord les propos de J.D. Vance : « Ce qui me préoccupe est la menace de l’intérieur, le recul de l’Europe par rapport à certaines de ses valeurs les plus fondamentales, valeurs partagées avec les États-Unis d’Amérique ». 

 De tels propos tenus alors même que le Président Trump procède à une attaque sans précédent contre les fondements de la démocratie américaine: une présidence qui se déclare et se comporte comme étant au-dessus des lois, conforté en cela par une Cour suprême servile; utilisation abusive et inconstitutionnelle de son pouvoir; instrumentalisation de la justice pour protéger ses alliés et harceler ses adversaires.; attaques contre la presse et la liberté d’expression; marginalisation du pouvoir législatif; déconstruction de l’État. 

Ce qui se dessine ainsi est un monde occidental divisé en deux camps qui affirment des conceptions bien différentes de la démocratie.  

L’une, qu’on qualifie de démocratie libérale, met l’accent sur des institutions solides, la séparation et l’équilibre des pouvoirs, l’imputabilité, la primauté du droit, les droits et la dignité de la personne, incluant la protection des minorités. C’est à cette conception que se rattachent la majorité des Européens et des Canadiens. 

L’autre, souvent qualifiée d’« illibérale », se veut populiste, peu respectueuse des institutions, une pseudo-démocratie qui s’apparente à l’autocratie. Elle met l’accent sur un pouvoir exécutif fort qui prétend représenter « le peuple » et qui, à ce titre, ne peut être contraint ou supervisé par tout autre pouvoir, que ce soit le pouvoir des législateurs ou des juges, encore moins la presse, et qui est enclin à manipuler ou discréditer les institutions électorales si celles-ci ne le servent pas bien. Qui plus est, elle met un accent débridé la liberté d’expression, au point de normaliser le discours haineux.  

Plusieurs, dont je suis, diront qu’il s’agit d’une conception tordue de la démocratie. Et c’est maintenant cette conception qui prévaut à Washington, de même que dans quelques États européens. 

Bien sûr, la démocratie illibérale n’est pas l’invention de Trump. On peut penser aux cas de la Hongrie, la Turquie, l’Argentine. Mais ce qui change la donne, c’est que la superpuissance américaine embrasse maintenant cette version tronquée de la démocratie.  

Le « leader du monde libre » n’est plus. 

Conséquences au niveau international 

L’Europe et le Canada ont ainsi perdu un allié d’importance dans la promotion et défense de la démocratie et des droits de la personne sur la scène mondiale. Les États-Unis, malgré leurs imperfections et de nombreux égarements, ont en effet longtemps servi de modèle et jouissaient d’une aura idéologique et d’instruments géopolitiques pour piloter un monde libéral.  

Ainsi, il ne faudra plus compter sur les États-Unis, que ce soit sur le plan politique ou par le bais de ses ressources, tels les programmes soutenus par USAID, pour promouvoir la démocratie telle qu’on la connait et défendre les droits de la personne. 

Mais il y a plus.  

Il y aura une collision sur la scène internationale entre l’Europe, le Canada et d’autres démocraties libérales, d’une part, et les États-Unis et quelques autres pays européens, d’autre part, eu égard à la démocratie et aux droits de la personne. 

La conférence de Munich nous en offrait un avant-goût. On peut entrevoir des affrontements au sein de l’ONU, par exemple, sur les enjeux de liberté d’expression, notamment en ce qui touche les médias et réseaux sociaux, ou encore les droits des minorités. 

Pour ajouter au portrait, le tout s’inscrit dans un bouleversement de l’ordre international fondé sur le droit, ce même ordre construit en bonne partie sous le leadership américain. Il est très clair que pour les États-Unis, le droit international est maintenant impertinent, seule compte la force. Parmi les droits sujets à être dépréciés : le droit à l’autodétermination des peuples. Pensons ici aux déclarations américaines en ce qui touche le Groenland, le Panama, Gaza, l’Ukraine et le Canada. 

On exagère à peine en soulignant que les États-Unis se retrouveront plus près de l’axe des autocraties, en compagnie de la Chine et de la Russie, que d’une coalition des démocraties.  

Les démocraties devront peut-être même se protéger des États-Unis. À preuve, le Groenland qui a dû récemment renforcer ses mécanismes de prévention contre l’ingérence étrangère… américaine. Le Canada y est tout aussi exposé. 

Face à cette nouvelle réalité, il sera impératif pour les tenants de la démocratie, tant les gouvernements que la société civile, de développer de nouvelles approches, des stratégies et des coalitions adaptées aux circonstances pour défendre et faire vibrer la démocratie au niveau national et sur la scène mondiale.   


Henri-Paul Normandin est fellow de l’Institut d’études internationales de Montréal. Il œuvre sur la scène internationale depuis plus de trente-cinq ans. Ancien Ambassadeur du Canada en Haïti (2010-2013) ainsi qu’Ambassadeur et Représentant permanent adjoint aux Nations Unies (2006-2010), M. Normandin a également occupé diverses fonctions au sein de l’ancien ministère des Affaires étrangères du Canada, de l’Agence canadienne de développement international et de la Ville de Montréal. Il est aussi Visting Fellow au Perry World House de University of Pennsylvania, ainsi que Distinguished Visiting Fellow au German Marshall Fund. 

Partenaires

Ministère des Relations internationales et de la Francophonie | Québec Faculté de science politique et de droit | UQAM

Institut d’études internationales de Montréal (IEIM)

Adresse civique

Institut d’études internationales de Montréal
Université du Québec à Montréal
400, rue Sainte-Catherine Est
Bureau A-1540, Pavillon Hubert-Aquin
Montréal (Québec) H2L 3C5

* Voir le plan du campus

Téléphone 514 987-3667
ieim@uqam.ca
www.uqam.ca

Un institut montréalais tourné vers le monde, depuis plus de 20 ans!

— Bernard Derome, Président

Créé en 2002, l’Institut d’études internationales de Montréal (IEIM) est un pôle d’excellence bien ancré dans la communauté montréalaise. Les activités de l’IEIM et de ses constituantes mobilisent tant le milieu académique, les représentants gouvernementaux, le corps diplomatique que les citoyens intéressés par les enjeux internationaux. Par son réseau de partenaires privés, publics et institutionnels, l’Institut participe ainsi au développement de la « diplomatie du savoir » et contribue au choix de politiques publiques aux plans municipal, national et international.

Ma collaboration avec l’IEIM s’inscrit directement dans le souci que j’ai toujours eu de livrer au public une information pertinente et de haute qualité. Elle s’inscrit également au regard de la richesse des travaux de ses membres et de son réel engagement à diffuser, auprès de la population, des connaissances susceptibles de l’aider à mieux comprendre les grands enjeux internationaux d’aujourd’hui. Par mon engagement direct dans ses activités publiques depuis 2010, j’espère contribuer à son essor, et je suis fier de m’associer à une équipe aussi dynamique et impliquée que celle de l’Institut.

Bernard Derome

Inscrivez-vous au Bulletin hebdomadaire!


Contribuez à l’essor et à la mission de l’Institut !