
La bataille invisible des femmes et des filles déplacées en Haïti
Blogue Un seul monde, Velphyne Pierre, 2 février 2026
Cet article s’inscrit dans la continuité des réflexions déjà portées par le blogue Un seul monde sur les violences de genre en Haïti, notamment à la suite de la publication en 2025 du texte « Au-delà de l’insécurité physique : repenser la violence envers les femmes en Haïti dans une perspective de sortie de crise », auquel il se veut complémentaire, en mettant l’accent sur la situation spécifique des femmes et des filles déplacées internes.
Depuis plus de trois ans, Haïti s’enfonce dans une spirale de violence sans précédent. Les affrontements entre groupes armés, les enlèvements, les assassinats et les pillages ont transformé le pays en champ de guerre invisible. Dans la Zone Métropolitaine de Port-au-Prince, les attaques se multiplient, détruisant des quartiers entiers et forçant des milliers de familles à fuir. Cette crise sécuritaire, amplifiée par l’effondrement institutionnel et l’absence de gouvernance, a aujourd’hui pris une dimension humanitaire alarmante. Selon le dernier rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), près de 1,4 million de personnes sont désormais déplacées internes, un chiffre en augmentation constante depuis 2022.
Les causes de la crise en Haïti occasionnant cette spirale de violence sont multiples : rivalités territoriales entre groupes armés, défaillance du système judiciaire, corruption, pauvreté structurelle et absence de perspectives économiques. Le désengagement progressif de l’État et la paralysie des institutions publiques ont laissé un vide sécuritaire que comblent désormais des groupes non étatiques, souvent violents et incontrôlables. Les populations civiles, et particulièrement les femmes et les filles, en paient le prix fort.
Parmi ces millions de personnes déplacées, 55 % sont des femmes et des filles, ce qui représente la majorité silencieuse de cette tragédie humaine. Leur quotidien dans les sites de fortune est marqué par la peur, la précarité et l’absence de toute protection réelle. Sur les 246 sites de déplacé-e-s internes recensés à travers le pays, la situation humanitaire se dégrade de jour en jour, notamment en raison du manque d’accès à la nourriture, à l’eau potable, aux soins médicaux, aux installations sanitaires et à l’hygiène menstruelle. Mais au-delà de ces besoins essentiels, c’est la violence physique, sexuelle et psychologique qui constitue la menace la plus constante.
Dans ce climat de violence généralisée, les corps des femmes continuent d’être instrumentalisés comme armes de guerre. Le viol, utilisé comme moyen de domination et de terreur, est devenu une pratique courante dans plusieurs zones de conflit urbain. Les témoignages recueillis par l’organisation GYPSY Ayiti dans le cadre de ses interventions humanitaires font état de survivantes contraintes de partager les mêmes espaces que leurs agresseurs dans les camps. Cette cohabitation forcée, imposée par la promiscuité et l’absence d’alternatives, constitue une violence supplémentaire : une blessure psychologique invisible, mais dévastatrice.
C’est dans ce contexte qu’une survivante, aujourd’hui réfugiée dans un site de déplacé-e-s, raconte :
(1)J’ai quatre filles, deux d’entre elles ont été victimes de viol là où nous vivions à Canaan. Nous avons fui pour nous réfugier sur ce site. C’est difficile pour moi, qui ai moi-même subi un viol, et qui, comme elles, ai vu leur père mourir dans cet espace. Elles dorment et se réveillent au milieu d’un groupe de jeunes hommes qu’elles ne connaissent pas, il n’y a pas d’intimité, pas d’espace privé pour se laver. Élever des filles est déjà difficile, mais élever ces filles dans un camp, avec tout ce qu’elles ont déjà subi, m’empêche de dormir la nuit parce que je ne sais pas quand elles pourraient revivre une telle chose. En tant que mère, mon cœur saigne pour mes enfants, je n’ai même pas le temps ni le courage de penser à moi-même. (Traduction libre)
Ce témoignage n’est qu’un exemple parmi des centaines d’autres recueillis sur différents sites de déplacé-e-s. Les récits convergent tous vers une même réalité : l’impunité. Les femmes qui osent dénoncer sont souvent intimidées, ridiculisées, ou tout simplement ignorées par des autorités absentes.
Accès à la justice et lutte contre l’impunité : des pierres angulaires pour une réponse structurelle durable
Malgré les efforts déployés par des organisations féministes et communautaires haïtiennes, telles que la Solidarité Fanm Ayisyèn – SOFA, l’organisme Nègès Mawon, ainsi que d’autres structures de terrain engagées dans la lutte contre les violences basées sur le genre, la réponse institutionnelle de l’État haïtien demeure largement insuffisante. L’État haïtien, affaibli et souvent complice par son silence, n’assure plus ses fonctions de base en matière de protection et de justice. Dans ce vide institutionnel, la société civile tente de combler le manque en mettant en place des espaces d’écoute, de référencement et d’accompagnement psychosocial pour les survivantes.
Sur certains sites, des Kiosques de redevabilité ont été installés afin de recueillir les plaintes et d’orienter les victimes vers des services disponibles. Toutefois, les résultats restent limités. Selon les données internes de GYPSY Ayiti, responsable de ces Kiosques de redevabilité, dans une vingtaine de ces sites de personnes déplacées, sur trois femmes qui déclarent avoir subi des violences, deux refusent de porter plainte par défiance envers le système de justice. Si la sous-dénonciation des violences sexuelles constitue une tendance observée à l’échelle mondiale, elle prend en Haïti une dimension particulière en raison de l’effondrement du système judiciaire, de l’insécurité généralisée et de l’absence de mécanismes de protection efficaces pour les survivantes.
L’une d’elles témoigne anonymement :
(2) Il y a de l’aide qui est distribuée sur le site, j’en bénéficie souvent, mais j’ai peur parce qu’il y a un groupe d’hommes qui, chaque fois que je passe, m’interpellent en disant que je fais la fière. Ils me menacent toujours, ils disent qu’un jour ils vont me mettre dehors du site ou m’empêcher de recevoir quoi que ce soit lors des distributions. Le site n’est certes pas une maison, mais au moins, quand il y a des choses qui sont données, j’y ai accès. Ce n’est pas une plainte que je dépose, j’ai juste besoin de quelqu’un à qui parler pour savoir quoi faire. Je ne sais même pas combien de temps je vais pouvoir tenir avant de céder et arrêter de ‘faire la fière’, comme ils disent. (Traduction libre)
Ces paroles traduisent l’isolement auquel font face de nombreuses femmes déplacées, mais aussi les stratégies qu’elles développent pour préserver leur accès à l’aide et leur sécurité. Pour beaucoup, parler est déjà un acte de résistance. Dans un environnement où les structures de protection sont fragilisées, la solidarité communautaire et les initiatives féministes de proximité deviennent les seuls remparts contre l’anéantissement psychologique.
Au-delà de la survie quotidienne, les femmes portent une double peine : celle d’avoir perdu leur foyer et celle d’être oubliées par la société. Plus de la moitié d’entre elles n’ont accès à aucun accompagnement réel susceptible de favoriser leur réhabilitation ou leur autonomie. Leurs droits fondamentaux à la sécurité, à la justice et à la dignité, sont bafoués chaque jour.
Dans un contexte où le discours autour du genre, de la protection des femmes et des filles, et de la lutte contre les violences basées sur le genre se multiplie, la réalité sur le terrain est tout autre : ces femmes et ces filles sont confrontées à un abandon institutionnel persistant, exposées à des conditions de vie marquées par l’insécurité et la violence et au regard indifférent, voire complice, de l’État haïtien.
Quelques perspectives locales et internationales pour une réponse humanitaire et institutionnelle inclusive
Si la communauté internationale multiplie les appels à la solidarité, des effets durables tardent à se faire sentir. Malgré une reconnaissance croissante des enjeux liés au genre par les bailleurs de fonds et certaines organisations humanitaires, la mise en œuvre concrète de réponses adaptées aux besoins spécifiques des femmes et des filles déplacées demeure insuffisamment intégrée à l’aide d’urgence face à l’ampleur des besoins du terrain, où leurs réalités restent trop souvent marginalisées. En outre, le financement humanitaire répond bien souvent à des contextes d’urgence et peine encore à s’inscrire dans une réponse globale durable à des enjeux structurels spécifiques. Dans un pays où la parole des femmes est peu intégrée à la réponse des politiques publiques et des institutions, cette crise humanitaire met en lumière l’ampleur des inégalités structurelles auxquelles les femmes haïtiennes sont confrontées depuis des décennies.
Face à ce constat, il est urgent pour l’État haïtien, en coordination avec les acteurs humanitaires nationaux et internationaux, de :
- Renforcer, en collaboration avec les organisations féministes locales, les dispositifs de protection et d’accompagnement psychosocial dans les sites de déplacé-e-s, en assurant des mécanismes sécurisés, accessibles et confidentiels de signalement et de suivi.
- Assurer une mise en œuvre effective des politiques d’intégration de la perspective de genre déjà existantes dans la réponse humanitaire, notamment par des mécanismes de suivi, de financement ciblé et de redevabilité.
- Lutter contre l’impunité des violences sexuelles en renforçant le système de justice et en soutenant durablement les structures communautaires et féministes qui accompagnent les survivantes.
Aujourd’hui, plus que jamais, les conditions de vulnérabilité auxquelles font face les femmes et les filles déplacées internes doivent être érigées comme une priorité. Au-delà des violences subies, ces récits révèlent aussi la capacité des femmes déplacées à résister, à protéger leurs familles et à maintenir des formes de dignité et de cohésion sociale dans des contextes extrêmes. Ces femmes ne sont pas seulement des victimes : elles sont aussi les piliers de la résilience collective. Elles tiennent debout malgré la peur, nourrissent leurs enfants malgré la faim, et cherchent à reconstruire des fragments de dignité dans des conditions inhumaines.
Toutefois, malgré certaines initiatives engagées par l’État haïtien et par des acteurs de la communauté internationale, la réponse demeure insuffisante face à l’ampleur et à la durée de la crise. Les actions mises en œuvre peinent à se traduire par des changements concrets et durables pour les femmes et les filles déplacées. Dans ce contexte, la reconstruction continue de reposer en grande partie sur une société civile déjà fortement éprouvée. L’avenir d’Haïti dépendra de sa capacité à accorder une place centrale à la parole des femmes, à reconnaître les violences subies et à transformer leurs expériences en levier de justice sociale et de changement structurel.
Autrice :
Velphyne Pierre, féministe et activiste pour les droits humains en Haïti
(1) et (2) : Les témoignages présentés dans cet article ont été recueillis dans le cadre d’interventions humanitaires, d’activités d’écoute communautaire et de mécanismes de redevabilité mis en place par l’organisation GYPSY Ayiti sur plusieurs sites de personnes déplacées internes. Bien qu’ils ne s’inscrivent pas dans une recherche académique formelle, ces récits visent à documenter les expériences vécues par les femmes déplacées et à contribuer à une meilleure compréhension des violences basées sur le genre en contexte de crise prolongée.
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