L’IEIM vous présente Sadio Soukouna, professeure au Département de science politique de l’UQAM

Elle est aussi membre individuelle de l’IEIM, 15 décembre 2025, Sadio Soukouna

Suivre le parcours de Sadio Soukouna, c’est parcourir trois mondes, de Bamako aux amphithéâtres de Paris, puis aux salles de cours de Montréal. Politiste, professeure à l’UQAM depuis 2022, elle vient tout juste de rejoindre officiellement l’IEIM à titre de membre régulière individuelle. Ses intérêts se formulent autour d’une question simple en apparence, mais décisive : que font les migrations et les mobilités à l’Afrique elle-même, à ses États et à ses sociétés ? Précisément, elle consacre ses recherches à la manière dont les migrations et les mobilités transforment l’État et la gouvernance en Afrique de l’Ouest.

« En tant que politiste, pour moi, les échelles comptent. »

D’emblée, elle affirme que son regard sur le monde est un mélange subtil entre les dynamiques locales et internationales, entre le quotidien des acteurs et leurs implications dans la conception des politiques publiques.

Une trajectoire profondément transnationale

Née et élevée au Mali, Sadio Soukouna y fait toute sa scolarité jusqu’au baccalauréat avant de partir en France pour ses études supérieures. Elle y passera dix-sept ans. D’abord en lettres modernes et arts, puis en science politique, jusqu’à la maîtrise, avec une spécialisation en relations internationales.

En 2016, elle obtient un doctorat en science politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Sa thèse porte sur les « bâtisseurs locaux du lien entre migration et développement », un travail qui s’inscrit dans la suite des  négociations d’accords de réadmission entre le Mali et la France dans un contexte d’association de politiques de contrôle migratoire à l’aide publique au développement. Par cette thèse, elle confirme son approche multiscalaire : analyser à la fois l’échelon étatique – l’État malien négociant avec la France – et l’échelle locale, celle des municipalités et des collectivités locales impliquées dans la gouvernance des migrations. Cette attention aux échelles de l’action publique deviendra le fil conducteur de son travail.

« J’ai une trajectoire qui s’inscrit dans plusieurs contextes, à la fois au Mali, en France, au Canada ».

Cette expérience personnelle nourrit une approche résolument transnationale des phénomènes qu’elle étudie.

La migration, un incontournable

Ses premiers travaux portent sur les diasporas maliennes en France et leur participation à la mise en œuvre de politiques publiques. En suivant ces acteurs, Sadio Soukouna met en lumière une influence souvent invisibilisée du rôle de la diaspora sur l’État malien, capable à la fois de soutenir et de bousculer la coopération franco-malienne.

En travaillant sur les accords de réadmission, elle observe comment se combinent, dans un même dispositif, la logique de l’aide au développement et celle du contrôle migratoire : l’augmentation de l’aide publique est conditionnée à la signature d’accords facilitant le retour des personnes en situation irrégulière. Cette réflexion l’amène à déplacer encore son regard vers un angle plus critique. Elle constate que, dans la littérature scientifique, l’Afrique est fréquemment envisagée comme « pourvoyeuse » de migrants, mais rarement comme espace de destination. Or c’est sur le continent, et particulièrement en Afrique de l’Ouest, que l’on observe certains des flux de mobilité les plus importants.

Ce constat marque un tournant dans sa trajectoire : elle choisit de se centrer sur les mobilités Sud – Sud et sur les politiques migratoires africaines elles-mêmes, en étudiant le continent « à l’aune de ses propres mobilités » plutôt qu’à travers le seul prisme européen.

Enseigner sur trois continents

Le métier d’enseignante s’est construit, lui aussi, entre plusieurs espaces.

Pendant son doctorat, elle commence à enseigner en France, dans différentes universités dans lesquelles elle travaillait surtout avec de petits groupes, une quinzaine ou une vingtaine d’étudiant·es de maîtrise. À la suite, elle obtient un postdoctorat à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et, en parallèle, est recrutée comme “maître assistante” en sociologie politique à l’Université des sciences juridiques et politiques de Bamako. Elle se retrouve alors impliquée dans plusieurs activités en France et au Mali : missions de recherche sur le terrain, séances d’enseignement dans différentes universités, mobilité entre les deux pays.

Au Mali, le changement d’échelle est radical.

« Ce ne fut pas facile d’animer un amphithéâtre d’environ 400 étudiant·es ».

Il faut s’adapter et apprendre à répondre à des attentes très diverses. Elle en tire une conclusion de pédagogie :

« L’enseignement, c’est de la formation quotidienne où l’on dispense un apprentissage, mais où l’on reçoit aussi ».

Lors de cette expérience, Sadio s’est sentie obligée de sortir de sa zone de confort et à trouver les formules de « parler à un public élargi », tout en gardant le souci d’accompagner chaque étudiant·e autant que possible. Elle en retient surtout le caractère formateur et la richesse des échanges.

Pourquoi le Québec, pourquoi l’UQAM ?

À la fin de son postdoctorat, plusieurs options s’offrent à elle, notamment en France et au Canada. Et le Québec s’impose progressivement comme un espace professionnel à découvrir.

Ce qui l’attire ? D’abord, un certain climat intellectuel et politique : elle perçoit le contexte québécois comme plus favorable à des réflexions progressistes sur les questions qui la préoccupent – l’éthique de la recherche, l’environnement, les rapports de genre, le développement international, la justice sociale.

Pour Sadio, l’UQAM correspond à des valeurs dans lesquelles elle se reconnaît : une université ancrée dans son milieu, impliquée sur les enjeux sociaux, attentive aux dimensions éthiques des politiques publiques. D’autant plus qu’elle y rejoint un département où travaillent plusieurs chercheur·es en science politique dont elle suivait déjà les travaux.

Installée à Montréal, elle continue de penser l’Afrique à partir d’ici, mais sans perdre le lien avec Bamako et l’Afrique de l’Ouest. Ses recherches, ses cours et ses collaborations prolongent cette circulation constante entre les espaces.

Relire l’État à partir du terrain

Au cœur de ses recherches récentes se trouvent les crises politiques et humanitaires au Sahel et leurs effets sur la manière dont l’État se construit et se maintient.

Elle travaille notamment sur les déplacements forcés dans la région et sur la reconstruction des légitimités politiques et humanitaires dans des contextes marqués par l’insécurité, la présence d’acteurs armés et l’intervention d’organisations internationales.

Ces crises, explique-t-elle, obligent à nuancer les définitions classiques de l’État comme détenteur du monopole de la violence légitime sur un territoire. Dans de nombreux contextes africains, les États doivent composer avec des capacités limitées pour administrer, assurer la sécurité ou fournir des services de base, tout en demeurant des acteurs centraux de la vie politique.

Sur cet angle, Sadio Soukouna s’intéresse précisément à la façon dont l’État se maintient malgré tout : par quels arrangements, quelles alliances, quelles délégations d’autorité parvient-il à rester une référence incontournable ?

Dans un projet financé par le Fonds de recherche du Québec (FRQ) sur les politiques migratoires en Afrique de l’Ouest, elle étudie l’hybridation des acteurs impliqués dans l’accueil des réfugiés. Faute de moyens, les États délèguent une partie de la gestion aux organisations internationales, qui s’appuient elles-mêmes sur des ONG locales et sur des associations de réfugiés. Ce décuplement des acteurs l’invite à étudier la figure des « relais assistants communautaires », ces réfugiés chargés d’organiser la mobilisation, la distribution de l’aide et l’enregistrement des nouveaux arrivants. Ils sont à la fois bénéficiaires des politiques et acteurs de leur mise en œuvre. Cette position intermédiaire illustre bien l’ambiguïté de la gouvernance migratoire actuelle, où les frontières entre État et société deviennent floues.

Pour décrire ces situations, Sadio Soukouna mobilise l’approche du « politique par le bas », qu’elle complète avec une approche attentive à l’interrelation entre les différents niveaux. Elle s’intéresse à la fois : aux acteurs étatiques (ministères, administrations) ; aux acteurs non étatiques (ONG, agences internationales, associations, diasporas) ; aux réseaux locaux d’action publique et à la nature de leurs interactions dans la mise en œuvre des politiques d’accueil de populations déplacées et réfugiés.

Plutôt que d’opposer l’État à la société, elle privilégie une lecture interactionniste :

« Ce sont les interactions concrètes entre acteurs, au quotidien, qui fabriquent les politiques… et l’État lui-même ».

Comprendre l’Afrique à partir de ses mobilités

Pour l’avenir, Sadio Soukouna voit encore beaucoup de chantiers à entreprendre. Elle insiste sur un angle mort persistant : la recherche s’est longtemps demandé ce que les migrations africaines faisaient à l’Europe ou à l’Amérique du Nord. Beaucoup moins à ce qu’elles font au continent africain lui-même. Or les plus gros flux de mobilité se jouent au sein de l’Afrique.

Elle plaide donc pour une attention plus forte aux mobilités intra-africaines et à leurs effets sur les villes, les campagnes, les relations entre États, organisations régionales. Il ne s’agit pas seulement de parler de « crise », mais aussi de regarder le quotidien : les pratiques ordinaires, les arrangements locaux, les formes d’attachement à l’État – à la fois désiré et contesté.

En articulant l’étude des migrations, l’analyse des politiques publiques et la réflexion sur la formation de l’État, Sadio Soukouna contribue à proposer une autre manière de lire l’Afrique : non plus seulement comme un espace de départ, mais comme un continent traversé de mobilités, d’inventivité et de recompositions politiques. Sadio, ancrée à l’UQAM mais résolument tournée vers l’Afrique de l’Ouest et vers les circulations qui relient cette région à d’autres espaces, continue de construire une œuvre qui éclaire autrement les liens entre migrations, pouvoir et citoyenneté sur le continent africain.

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Bernard Derome

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