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La crise climatique, motrice d’une transition humanitaire

Puce noire Texte rédigé par Émilie Matjasic, anciennement conseillère en résilience climatique et droits humains pour le CECI, membre de l’association des Jeunes Ambassadeurs pour le Climat (JAC) et finissante à la maîtrise en gestion du développement international et de l’action humanitaire, U. Laval , Blogue Un seul monde

Transfrontalière, transsectorielle, multiscalaire et transtemporelle, la crise climatique rappelle à l’humanité qu’il n’existe qu’un seul monde. Elle soulève l’importance de la solidarité et de la coopération internationales, tout en insistant sur la responsabilité et les besoins différenciés des populations face à celle-ci. Au travers du principe de responsabilités communes mais différenciées des États, la communauté internationale pousse à la modification et à la création de structures et mécanismes de gouvernance multipartites ainsi que de nouvelles approches dans l’élaboration de programmes et de stratégies de long terme. Ce changement de cap, qui fait aujourd’hui appel au concept de résilience, invite les organisations non gouvernementales (ONG) à redéfinir leur positionnement, leurs modèles d’intervention et in fine le métier d’humanitaire.

Humanitaire et environnement : une construction distincte

Historiquement, le mouvement écologiste et le mouvement humanitaire ont des origines bien distinctes. Si l’humanitaire s’est forgé à travers les guerres et en vue de défendre les populations les plus vulnérables, le mouvement écologiste, quant à lui, s’est fondé sur la critique des modèles de développement, de l’agronomie et de la répartition des ressources. Les enjeux climatiques et humanitaires ont donc longtemps été considérés comme des thématiques dissociées et se sont construits sous des identités très différentes via leurs propres ramifications, langages, types d’expertise.

Au-delà de l’existence de deux réseaux indépendants, il existe aussi des positionnements identitaires qui semblent irréconciliables : l’identité « urgentiste » et la vision de long terme et de développement du mouvement environnementaliste. Les premiers rapprochements voient le jour avec l’émergence des mouvements contiguum ou Nexus dans les années 1990. Jusqu’alors, la séparation se voulait nette et les ONG se rangeaient volontiers sous l’une ou l’autre des bannières. De plus, pendant longtemps le capital de connaissances dans les ONG humanitaires et la formation des travailleurs et travailleuses humanitaires se concentraient autour des métiers de la santé. Ainsi, «  L’identité/métier » a longtemps représenté une contrainte pour l’inclusion des défis environnementaux aux programmes humanitaires.

Des ponts entre humanitaire et environnement

Dans les années 90, avec le Sommet de la Terre tenu à Rio, les liens entre protection de l’environnement et conditions de vie humaine deviennent explicitement précisés. Le mouvement écologiste commence progressivement à intégrer les politiques au travers de la responsabilisation des États et de la mise en place d’une structure de gouvernance internationale.

De l’autre côté, l’humanitaire est secoué par la crise rwandaise, puis celle au Darfour et connaît une véritable période de remise en question. Les bailleurs de fonds réclament des rapprochements entre secteurs de l’urgence et du développement qui aboutiront à la réforme de l’humanitaire en 2005. Celle-ci met en exergue l’approche dite LRRD — Linking Relief, Rehabilitation and Development — et le concept de relèvement précoce. La communauté internationale prend conscience que les urgences humanitaires ne peuvent être déconnectées des réalités géographiques et temporelles. Repenser la continuité temporelle de l’action humanitaire, dans un contexte d’interactions multiples comprenant les enjeux environnementaux, permet d’affiner la pertinence des réponses apportées.

Au début des années 2000, les rapports successifs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ont par ailleurs permis de montrer la nécessité de l’adaptation au changement climatique. Pour la première fois, on reconnaît que les effets des changements climatiques affectent de manière disproportionnée les populations des pays du Sud, davantage vulnérables aux effets des changements climatiques — de là va naître le concept de résilience climatique. La résilience, en son sens humanitaire, est définie par le cadre d’action de Hyogo de 2005-2015 comme « L’aptitude d’un système, d’une collectivité ou d’une société potentiellement exposé à des aléas à s’adapter, en opposant une résistance ou en se modifiant, afin de parvenir ou de continuer à fonctionner convenablement avec des structures acceptables. » La résilience permet d’offrir un nouveau regard croisé sur le rôle des ONG de développement et humanitaires face aux enjeux climatiques.

En 2009, le Sommet de Copenhague participe à la naissance d’une collaboration entre les deux mouvements. La prise de conscience du réchauffement climatique et de ses effets sur la vie humaine — famines dans les régions sahéliennes de l’Afrique de l’Ouest, augmentation des inondations et cyclones au Mozambique, à Haïti et en Asie du Sud Est — donne naissance à une nouvelle forme de communication axée sur l’urgence climatique. Le terme d’urgence admet dès lors une nouvelle dimension dépassant le sens médical employé dans l’humanitaire pour y intégrer les pertes humaines impliquées par les dérèglements du climat comme les enjeux de stress hydrique, de condition des réfugié.e.s climatiques, et autres menaces sur la pauvreté liées aux dégradations de l’environnement.

Le mouvement militant écologiste a aussi élargi ses campagnes à de nouveaux sujets comme ceux de la surconsommation, de l’intensification des échanges économiques internationalisés ou la dérégulation des marchés. Ainsi, des enjeux tels que la privatisation de l’eau, par exemple, a permis aux ONG de développement, d’environnement et d’action humanitaire de se rencontrer à l’instar du mouvement Coalition Eau regroupant 28 ONG.

L’humanitaire réduit son impact environnemental

Si certaines ONG précurseures telles que ACTED et Solidarités International commencent à considérer les enjeux environnementaux dans les programmes d’action humanitaire, ceux-ci ont initialement été considérés en surface et n’ont pas permis de revoir les modèles de gouvernance. Les ONG y percevaient notamment une contrainte supplémentaire de la part des bailleurs de fonds en vue de l’obtention de financement. Ainsi, les projets humanitaires ont progressivement intégré des actions connexes pour réduire l’impact environnemental telles que la mise en place de panneaux solaires dans des camps de réfugié.e.s, de composteurs et jardins de permaculture ou encore la sensibilisation aux enjeux climatiques des populations bénéficiaires. De plus, certaines ONG humanitaires se sont engagées en matière de climat, se mobilisant autour de Greenpeace et du WWF pour participer à l’initiative « Copenhague 2009 : L’Ultimatum climatique  ».

Finalement, les progrès techniques et scientifiques réalisés en prévisions météorologiques et les calculs d’impact environnemental, entre autres, ont conduit les humanitaires à adopter une nouvelle posture proactive plutôt que réactive face aux catastrophes naturelles, amenant à la mise au point des approches deréduction des risques liés aux catastrophes (RRC). Les impacts des changements climatiques pouvant être anticipés, les ONG endossent une nouvelle responsabilité de mise en œuvre de stratégies de prévention, de mitigation et d’adaptation.

Vers un nouveau paradigme et un changement de cadrage

La multiplication des acteurs et la convergence des crises politiques, économiques, sociales et environnementales augmentent la complexité de celles-ci et précipitent la communauté internationale vers de nouveaux paradigmes de gouvernance. D’après l’étude menée par Manset en 2017, ce changement de paradigme est désigné comme l’ère de « l’humanitaire des pairs ». Il est régi par trois grands principes : la résilience, la durabilité et la prévisibilité. Selon Buffet (2014), les nouvelles considérations environnementales ont abouti à l’écriture d’un nouveau cadre d’interprétation et d’action transcendant la dichotomie urgence-développement et le fonctionnement en silos sectoriels des ONG. L’intégration du concept de résilience vient compléter l’approche RRC en y incorporant diverses perspectives à caractère développementaliste, dont la réduction de la pauvreté, ou l’adaptation aux changements climatiques. Le concept de résilience a donc été la source d’une transformation profonde de l’action d’humanitaire, poussant les acteurs à outrepasser l’urgence, se coordonner, prévoir et prévenir les crises, travailler à la réhabilitation et au développement, intégrer une vision multiacteurs et de long terme.

Cependant, envisager la résilience sans interroger les modèles de développement basés sur une croissance et des ressources illimitées semble utopique. Cette nouvelle rhétorique apparaît comme une ambition fantasmée d’un empowerment des pauvres, fondée sur un mythe du « pauvre résilient » selon lequel un individu vivant dans un dénuement extrême serait capable de rebondir. Elle entérine une acceptation des catastrophes, transfère la responsabilité des dégâts sur l’inefficacité des politiques d’adaptation des pays du Sud et détourne l’attention de l’enjeu d’atténuation et de la cohérence des politiques climatiques menées par les pays du Nord. Au-delà du concept de résilience, il convient de questionner les décisions prises par les G8 et G20, les agences internationales et les investisseurs (soutien aux énergies fossiles et à la dérégulation financière) qui se révèlent contraires à la cohérence des politiques climatiques. La logique des objectifs du développement durable (ODD) imite encore le modèle de développement conventionnel qui relie des réalisations de développement plus élevées avec des empreintes carbone plus élevées. Ainsi, la convergence actuelle des crises doit appeler les États et bailleurs de fonds au décloisonnement et à une réconciliation entre les champs politiques, économiques et environnementaux, non seulement au rapprochement entre le développement et l’humanitaire.

Ce texte est une version abrégée d’un billet publié sur le Blogue des volontaires du CECI à l’adresse suivante : http://blogue-volontaires.ca/la-crise-climatique-motrice-dune-transition-humanitaire-face-au-mythe-de-la-resilience/

Photo : Anne Orquiza/DFAT (CC BY 2.0)

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