L’art et le sport comme opportunité de soutien au développement de la jeunesse de Madagascar

Institut d’études internationales de Montréal (IEIM)Blogue Un seul monde

Texte rédigé par Laurie Décarpentrie, doctorante en psychologie, Université du Québec à Montréal

La proportion de jeunes âgés de 15 à 24 ans est estimée à 15,5 % de la population mondiale, autrement dit 1,21 milliard de jeunes. Une majorité de ces jeunes vivent dans les pays du Sud global. En effet, trois quarts des jeunes de cette tranche d’âge seraient répartis entre l’Asie centrale, du Sud, de l’Est et du Sud-Est ainsi qu’en Afrique subsaharienne. Les 30 pays les plus pauvres au monde se situent dans ces régions, à l’exception d’Haïti.

De nombreuses organisations locales et internationales travaillent dur pour tenter de soutenir le développement de ces jeunes. Avec comme point de mire les Objectifs de développement durable (ODD) fixés par l’ONU de 2015 à 2030, ces organisations tentent au quotidien d’apporter leur soutien aux jeunes populations vulnérables. C’est le cas de l’ONG Bel Avenir, une organisation malgache qui œuvre depuis 2003 dans la ville de Toliara, au sud de Madagascar, pour répondre aux défis importants auxquels est confronté sa jeunesse qui évolue dans des conditions de vie qui peuvent être qualifiées d’« extrêmes » en termes de développement.

Madagascar, un contexte extrême de développement

Selon le psychologue Bruno Bettelheim, les contextes qualifiés d’extrêmes sur le plan du développement sont caractérisés par plusieurs facteurs, notamment, la malnutrition, le manque d’accès aux soins de santé, la pénibilité du travail, le manque et la privation de liberté, l’insécurité et le manque de ressources de base.

Madagascar, pays insulaire d’Afrique, a une population de 28,4 millions d’habitant.e.s dont 32,4 % sont âgé.e.s de 10 à 24 ans. Trois quarts de la population malgache vit en dessous du seuil international de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 1,90 $ US par jour. Pour aider le ménage à survivre, les enfants sont mis au travail : 28 % des enfants âgés de 5 à 17 ans travaillent, par exemple dans le sud du pays, dans les mines de pierres précieuses ou de sel. La pauvreté et le travail des enfants ont une incidence importante sur le taux de scolarisation. Selon un rapport de l’UNICEF datant de 2018, seulement un enfant sur trois complète son éducation de niveau primaire. De plus, le sud de l’île est touché par la sècheresse qui menace tout autant la sécurité alimentaire que la sécurité en eau potable. Un enfant sur deux de moins de 5 ans a un retard de croissance et Madagascar est le 5e pays le plus touché par la malnutrition chronique dans le monde. La peste, la malaria, la tuberculose et la rougeole sont des maladies toujours bien présentes à Madagascar et l’espérance de vie à la naissance est estimée à 66 ans pour les hommes et 69 ans pour les femmes.

La situation sanitaire actuelle, due à la pandémie de COVID-19, amplifie les problèmes déjà existants en termes d’accès aux soins de santé tant physique que mentale. Au vu des taux de malnutrition chez les enfants, de pauvreté extrême qui empêche l’accès de la population aux ressources de base, au manque d’accès aux soins de santé, au travail infantile, de l’insécurité qu’il engendre et de la pénibilité des tâches, ainsi que l’atteinte aux droits des enfants en matière notamment de protection et d’éducation, Madagascar peut être considéré comme un contexte extrême de développement pour de nombreux jeunes.

Le sport et l’art en tant que levier de développement de la jeunesse

Afin de soutenir la jeunesse de Toliara, l’ONG Bel Avenir, dont la priorité est l’éducation comme moteur de développement, a décidé de proposer aux jeunes de 6 à 18 ans des activités artistiques et sportives quotidiennes. Plusieurs fois par an, les jeunes de Toliara peuvent s’inscrire auprès de l’ONG dans des groupes de musique (chant ou instruments), de capoeira, de cirque, de marionnettes géantes, de soccer ou encore de basketball. Une à deux fois par semaine, les jeunes viennent dans les locaux de Bel Avenir pour pratiquer leurs activités. Cette offre est alignée avec les recommandations de l’ONU qui proposent, depuis 2010 dans son programme d’action mondiale pour la jeunesse, d’utiliser les activités extrascolaires comme levier pour soutenir le développement de la jeunesse. De nombreuses études dans le Nord global ont mis de l’avant les bénéfices potentiels de la participation à des activités extrascolaires pour le développement des jeunes et particulièrement des jeunes moins favorisés. Les activités extrascolaires joueraient le rôle de facteur de protection contre les comportements à risque, tels que les comportements sexuels risqués ainsi que la consommation d’alcool et de drogues. Ces activités favoriseraient également le développement de compétences socioémotionnelles et de relations enrichissantes avec les pairs. Ces activités offrent des expériences importantes pour le développement de comportements prosociaux tels que se soucier des autres, assumer des responsabilités au sein du groupe, résoudre des conflits et se sentir soutenus et en sécurité.

Un potentiel de recherche inexploré

Puisque les recherches concernant les activités extrascolaires ont jusqu’à présent surtout concerné la jeunesse des pays du Nord global, il semble pertinent et nécessaire d’ouvrir les horizons de la recherche sur ce domaine en s’intéressant aux projets développés dans le Sud global. Depuis quelques années, des chercheur.e.s, dont Boaventura de Sousa Santos et Linda Tuhiwai Smith, dénoncent la domination de la recherche par les perspectives du Nord global dans de nombreux domaines, et ce constat n’épargne pas la recherche sur les activités dites de loisirs. À l’heure actuelle, les recherches sur les activités extrascolaires dans des conditions extrêmes de développement sont rares. Les recherches considérant les situations de conflit ou de catastrophes naturelles dans les pays du Sud global rapportent des résultats intéressants des interventions à travers des activités artistiques et sportives. Cependant, le caractère quotidien et permanent du contexte extrême dans lequel évoluent les jeunes de Toliara en fait un cas particulier, peu étudié jusqu’à présent.

Pour répondre à ce manque de connaissances, une équipe pluridisciplinaire de recherche de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) a démarré un programme de recherche en collaboration avec l’ONG Bel Avenir, ainsi que l’Université Catholique de Madagascar (UCM). L’objectif de cette recherche est de mesurer et de comprendre l’impact de la participation à des activités extrascolaires sur le bien-être psychologique de jeunes se développant dans des contextes qui peuvent être qualifiés d’extrêmes. Cette étude qui a démarré depuis février 2020 est toujours en cours. Les résultats préliminaires sont encourageants puisqu’ils semblent souligner un effet protecteur des activités quant à plusieurs indicateurs de bien-être chez les jeunes. En juin prochain, des entrevues seront menées auprès de plusieurs jeunes ayant participé aux activités artistiques et sportives structurées afin d’approfondir leur expérience des activités durant les 16 derniers mois. Une grande partie de cette période de la vie des jeunes ayant été chamboulée par la pandémie de COVID-19, il sera d’autant plus intéressant de les entendre s’exprimer sur l’impact des activités dans ces temps qui ont troublé la vie de la majorité de la planète. En effet, la pandémie n’a certainement pas épargné la jeunesse de Toliara, dont les écoles viennent à peine de rouvrir.

Ce projet de recherche vise à vérifier la possibilité d’étendre les liens établis entre le bien-être de jeunes vulnérables et la participation à des activités extrascolaires, dans des contextes qualifiés d’extrêmes en termes de développement. Au niveau local, cette recherche souhaite aider l’ONG Bel Avenir à renforcer ses programmes, en ayant une meilleure compréhension des ingrédients actifs de ses activités, selon le point de vue des jeunes qui y participent. Aussi, le développement du partenariat entre l’UQÀM, l’UCM et l’ONG Bel Avenir, a d’ores et déjà permis de démarrer un programme de soutien au développement des compétences en intervention psychosociale pour les travailleuses et travailleurs de l’ONG Bel Avenir. Ce programme de formation est mené sur plusieurs semaines par deux professionnel.le.s formé.e.s en psychologie à l’UCM, en collaboration avec l’UQÀM. Le soutien apporté par ces deux intervenant.e.s psychosociaux a pour but de renforcer les compétences de l’équipe de l’ONG Bel Avenir afin qu’elle continue à soutenir et à favoriser le bien-être de la jeunesse de Toliara à travers ses différents programmes d’interventions psychosociales et éducatives.

En s’intéressant aux programmes d’activités extrascolaires proposés à la jeunesse des pays du Sud global, les résultats de cette recherche pourront servir, plus largement, à orienter, à soutenir ou à ajuster les propositions des grands organismes internationaux en ce qui concerne le développement durable des populations, en considérant les caractéristiques particulières de certains contextes.

Crédit photo : ONG Bel Avenir

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