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Sécurité du personnel humanitaire local : pistes de réflexion pour réduire les inégalités en matière de risque

Rachida Bouhid, doctorante, ESG-UQAM et chercheure à l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaires, 20 décembre 2021

Ahmadi était un ingénieur électricien de 43 ans travaillant à Kaboul depuis 2006 pour Nutrition and Education International, une organisation d’action humanitaire basée en Californie. Le 29 aout 2021, les militaires américains qui surveillaient ses déplacements depuis des heures l’ont pris pour un combattant de l’État islamique et ont attendu son arrivée chez lui à la fin de la journée avant de faire exploser sa voiture. Trois de ses enfants et quatre de ses petits neveux qui ont accouru à sa rencontre sont décédés, de même que deux de ses cousins qui se trouvaient dans la cour de la maison qu’habitait la famille depuis quarante ans. L’armée américaine, qui jubilait d’avoir éliminé les responsables de l’attaque à la bombe survenue quelques jours auparavant à l’aéroport de Kaboul, s’est rendue compte plus tard que cette attaque était une erreur qui a coûté la vie à plusieurs individus, dont un travailleur humanitaire. Cette histoire n’a malheureusement rien d’exceptionnel. Si les déplacements d’Ahmadi dans des zones chaudes à des fins humanitaires ont été confondus par l’armée américaine pour des activités terroristes, cet incident révèle que les travailleuses et travailleurs humanitaires s’exposent à un niveau de risque élevé lors des déploiements d’aide.

Des victimes à la hausse parmi le personnel humanitaire

Le bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) indique dans son rapport du 24 juillet 2021 sur les activités humanitaires à travers le monde, que 117 travailleuses et travailleurs humanitaires ont été tués en 2020, tandis que 242 ont été blessés et 125 kidnappés. Ainsi, malgré le contexte de la COVID-19 où les voyages sont restreints, et en dépit d’une baisse des décès constatée depuis 2017, les tensions et les violences qui sévissent annuellement dans une quarantaine de pays mettent en péril la sécurité des travailleuses et travailleurs humanitaires. Jusqu’en 2019, le plus grand risque encouru par le personnel humanitaire était en Syrie, pays déclaré l’endroit le plus meurtrier au monde de 2015 à 2019. En 2020, c’est le Soudan du Sud qui est devenu l’endroit le plus dangereux au monde. Les dernières données sur la sécurité du personnel humanitaire indiquent que 24 individus ont perdu la vie dans ce pays en 2020, comparativement à 6 en 2019, et ce malgré que la fin de la guerre en 2018. Les statistiques révèlent aussi une autre tendance : les victimes sont majoritairement des travailleuses et travailleurs locaux.

Le personnel humanitaire local : une cible de choix

Les enjeux de sécurité amènent les agences humanitaires internationales à se tourner vers le personnel local, qui bénéficierait d’une meilleure acceptation communautaire. Or, ces individus qui représentent aujourd’hui en moyenne 90 % à 95 % du personnel humanitaire ne sont pas pour autant épargnés du risque. Selon les données des Casques blancs, l’organisation syrienne dont les membres portent secours aux civils après les bombardements, un sixième des secouristes locaux recrutés en 2016 a été tué. De son côté, le répertoire Aid Worker Security Database (AWSD) rapporte que 79 % des victimes décédées en 2020 lors d’incidents portant atteinte à la sécurité du personnel humanitaire étaient des individus locaux.

Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer l’escalade des représailles contre les intervenantes et intervenants humanitaires locaux. Le World Economic Forum (WEF) estime que l’éclosion de la COVID-19 a exacerbé le mécontentement face aux restrictions sociales, à l’augmentation des prix et aux craintes générales liées à la pandémie. Néanmoins, plusieurs chercheures et chercheurs, dont Katherine Haver, et Robert Macpherson et Frederick Burkle, sonnent l’alarme depuis longtemps et soulignent que les agences humanitaires internationales n’identifient pas adéquatement les risques spécifiques auxquels s’exposent le personnel local. En effet, ces individus n’ont pas toujours accès à la formation et à l’équipement nécessaires, et sont mis à l’écart lors des réunions portant sur la sécurité. Les répondantes et répondants locaux sont davantage contraints à accepter un travail potentiellement dangereux pour des raisons économiques et/ou altruistes. De plus, les agences humanitaires ne consultent pas adéquatement le personnel local lors de l’élaboration des politiques de sécurité. Comme justification, on cite les difficultés linguistiques et la méfiance que l’information soit transmise aux belligérants.

Afin de surmonter ces barrières, Amy Stoddard et Ghassan Elkahlout et Kareem Ebligali insistent sur l’implication des travailleuses et travailleurs locaux dans la prise de décision, en raison de leur connaissance approfondie de l’environnement où se déroulent les opérations d’aide. Ils mettent également en garde les agences humanitaires contre l’utilisation des approches ad hoc des programmes liés à la sécurité, telles que la gestion à distance connue sous le nom de « remote management ». Il s’agit d’une tendance selon laquelle le personnel international restreint ses déplacements aussitôt que l’insécurité augmente, laissant plutôt le personnel local travailler sur le terrain pour que l’aide aux populations bénéficiaires ne s’interrompe pas. Par ailleurs, le remote management appliqué à la gestion des déplacements des travailleuses et travailleurs humanitaires est dénoncé parce qu’il est souvent pratiqué de façon ponctuelle et non planifiée, ce qui ne permet pas une appréciation juste des risques accrus assumés par le personnel local. Les organisations qui le mettent en œuvre, normalement en dernier recours, ne disposent pas de politique spécifique quant à l’équipement à rendre disponible au personnel et aux partenaires locaux lorsque les conditions de sécurité se détériorent.

Des pistes de solution

Aujourd’hui, alors que les conflits armés sont moins nombreux entre les États, les affrontements et les guerres civiles intra-étatiques sont abondants et confus. Le besoin en aide à apporter aux populations aux prises avec les urgences humanitaires augmente et se traduit par la nécessité de déployer de plus en plus de personnel et de bénévoles d’origine expatriée et locale pour assurer la distribution de l’aide, la reconstruction et le développement subséquents. Le secteur humanitaire est politisé plus que jamais. Cela augmente la vulnérabilité des travailleuses et travailleurs humanitaires aux attaques ciblées, et nécessite la coordination des efforts de sécurité et l’adoption d’une vision claire des critères de réduction et d’interruption des programmes lorsque les conditions de sécurité se détériorent. Des chercheurs, comme Bian (2021), appellent les agences internationales, notamment canadiennes, à repenser leurs pratiques. Il suggère, entre autres :

-  D’encourager la prise de décision locale : en réduisant les rapports ascendants et en acceptant d’octroyer au personnel local des responsabilités au-delà de la mise en œuvre et le soutien des programmes d’aide.
-  De donner la priorité à la rétention du personnel local  : le personnel affecté aux bureaux et aux stations rurales et éloignées doit être recruté dans une perspective de planification récurrente renouvelée.
-  D’écouter les travailleuses et travailleurs humanitaires locaux : afin de tirer profit de leur expertise du processus de détermination des domaines d’affectation des fonds et en vue de soutenir des initiatives d’aide mieux dirigées vers les collectivités dans le besoin.
-  D’investir dans le personnel local  : le financement des programmes d’aide est très important et les agences devront envisager la formation et la protection du personnel local, le rendant apte à mieux répondre aux exigences du secteur et capable de se protéger sur les lignes de front.

Ces mesures sont primordiales à mettre en place. Il est également pertinent d’envisager une compensation financière juste et adéquate pour amoindrir le fardeau de risque assumé par les organisations répondantes locales. Enfin, pour éviter que d’autres ne soient victimes d’erreurs comme celle qui a coûté la vie d’Ahmadi, il convient d’investir dans des technologies de pointe pour une meilleure communication en temps réel entre les différentes parties prenantes engagées dans le déploiement d’aide d’urgence.

Photo  : Anouk Delafortrie, CC-BY-NC-ND 2.0

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