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Démystifier et mieux adapter l’évaluation aux réalités locales

Texte rédigé par Astou Niang, chargée de projets internationaux à la Fondation Paul Gérin-Lajoie, 15 février 2021

L’évaluation est devenue un incontournable dans toute initiative de développement international autant du point de vue des bailleurs de fonds internationaux que des ONG internationales. Mais est-ce qu’elle répond bien aux réalités locales et aux besoins d’apprentissages des communautés locales ? En effet, malgré une réelle volonté de la part des différentes parties prenantes qui interviennent dans le secteur de l’aide internationale d’adapter les pratiques d’évaluation et d’apprentissages des initiatives mises en œuvre dans les pays du Sud, on constate encore plusieurs perceptions fondées ou non et défis importants à relever. Ce texte cherche à mettre en lumière ces défis et perceptions observés et à proposer quelques stratégies d’adaptation qui pourraient contribuer à améliorer les pratiques d’évaluation afin qu’elles répondent mieux aux besoins et réalités des communautés locales desservies.

Défis et perceptions observés sur l’évaluation en développement international

Plusieurs perceptions et incompréhensions sont observées sur l’évaluation en développement international chez les communautés locales bénéficiaires autant dans les pays du Nord que dans les pays du Sud. Cependant elles restent plus marquées d’après plusieurs recherches participatives et nos propres constats terrain chez les communautés locales bénéficiaires de projets en développement local ou international (organisations partenaires locales, populations locales, organisations gouvernementales, etc.). Parmi les perceptions, qu’elles soient fondées ou non, qui émergent des communautés locales, on peut citer les enjeux suivants : l’évaluation vise le contrôle et la reddition de compte du projet versus l’apprentissage ; la personne évaluatrice est la police, elle est là pour auditer le projet et dénoncer juste les anomalies ; la méfiance versus la confiance envers la personne évaluatrice ; le risque de perdre les financements versus les résultats réels obtenus et les leçons apprises ; etc.

Par ailleurs, la perception du manque de flexibilité de la démarche d’évaluation revient souvent parmi les enjeux identifiés. Les acteurs et actrices au niveau local pensent souvent que les indicateurs et les cibles sont définitifs tels qu’ils ont été produits au début du projet. Ils restent avec la perception qu’ils n’ont pas le droit de les changer même s’ils constatent que ces indicateurs et cibles sont difficiles à mesurer et justifier. Ils ont encore moins le droit de les questionner s’il s’agit d’indicateurs globaux comme dans le cas des Objectifs de développement durable. Un autre enjeu constaté dans les perceptions des communautés locales est l’importance de mettre l’accent sur les résultats quantitatifs au détriment des résultats qualitatifs. Pensant que la mesure des indicateurs quantitatifs reste plus importante que ceux qualitatifs et réponde mieux aux attentes des bailleurs de fonds, etc.

Par ailleurs, au-delà de ces perceptions, on constate également plusieurs défis qui compliquent l’évaluation des projets ou programmes en développement international. Ces défis sont de plusieurs ordres.

Les défis économiques, politiques et sociosanitaires (crises économiques, insécurité, conflits ethniques, épidémies, pandémie COVID-19, etc.) environnementaux (catastrophes naturelles : déficit pluviométrique, inondations, tremblements de terre, etc.). En effet, ces défis peuvent influer sur la mise en œuvre d’un projet ou programme de développement ou réduire à néant les résultats obtenus en cours de route. La crise pandémique actuelle en est un exemple pertinent. On constate un recul des résultats obtenus en matière de lutte contre l’insécurité alimentaire et des violences faites aux femmes et aux filles selon les Nations Unies. Ces défis rendent les démarches d’évaluation plus compliquées dans la mesure où les évaluateurs-trices sont parfois obligés de partir de zéro pour mesurer les effets ou impacts d’une intervention. Ceci limite les conclusions et les apprentissages réels à tirer des interventions de développement.

L’insuffisance des ressources humaines, financières et techniques disponibles et l’accès difficile aux données de référence et aux statistiques sur des thèmes prioritaires des programmes de développement souvent déficientes dans certains secteurs dans les pays d’intervention. Ainsi que les difficultés des déplacements dans certains sites de projets sont aussi autant de défis rencontrés par les ONG internationales dans les évaluations.

On remarque aussi une plus grande valorisation de l’expertise internationale au détriment de l’expertise locale même si on constate de plus en plus la prise en compte de cette expertise locale. La pandémie actuelle a démontré d’ailleurs les limites de compter que sur une expertise internationale et la nécessité de valoriser une approche mixte.

Par ailleurs, d’autres défis constatés en évaluation sont liés d’abord à un langage scientifique et académique peu accessible, des concepts empruntés des pays du Nord et souvent pas adaptés aux vocabulaires utilisés par les partenaires locaux et les communautés locales des pays du Sud. On peut citer à titre d’exemple, l’accessibilité de certains indicateurs qui concernent les initiatives en Égalité femmes/hommes (EFH), en santé et droits des femmes qui sont en majorité choisis par des experts venants des pays du Nord. Alors qu’on constate déjà une problématique d’autoappropriation même des concepts d’EFH dans les pays du Sud en lien avec les réalités et normes socioculturelles et les différentes interprétations d’un pays à l’autre dans le cas par exemple de l’Afrique Subsaharienne.

Ensuite, les défis liés à certains indicateurs plus destinés aux spécialistes qu’aux communautés locales bénéficiaires posent aussi problème. Souvent les modèles logiques sont bien travaillés mais le choix des indicateurs adaptés aux réalités locales reste un défi important. Certains indicateurs sont d’ordre globale en lien avec les ODD, par exemple les indicateurs de l’ODD 2 – Éradiquer la faim dans le Monde en particulier l’Indicateur 2.1.1 - Prévalence de la sous-alimentation. Cet indicateur comme bien d’autres sont-ils vraiment accessibles aux communautés bénéficiaires pour assurer leurs suivis et une autoappropriation locale ? Comment s’assurer que le petit producteur ou productrice puisse adhérer à la collecte de données sur les indicateurs globaux qui visent à mesurer l’atteinte des cibles de l’ODD 2 ? Comment s’assurer que ces indicateurs soient acceptés par les communautés bénéficiaires en milieu rural et même urbain ? Ces défis sont très importants dans la mesure où souvent les États responsables de ces évaluations ainsi que leurs parties prenantes, par manque de ressources suffisantes, vont souvent choisir de recourir à des méthodes quantitatives avec des chiffres sur les cibles atteintes au détriment du volet qualitatif.

Quelles stratégies d’adaptation de l’évaluation aux réalités locales ?

Cependant, malgré les nombreux défis constatés, on remarque une prise de conscience des parties prenantes en développement international sur la nécessité de valoriser davantage la participation et autoappropriation des communautés locales dans l’évaluation des initiatives. Plusieurs stratégies d’adaptation pourraient permettre de relever ces défis. Il s’agit entre autres de :

Valoriser l’approche mixte en évaluation des initiatives internationales. Cette approche combine la collaboration entre les experts internationaux et locaux dans les contrats d’évaluation de projets ou programmes de coopération internationale. Le travail de collaboration entre les experts internationaux et locaux permet de relever les nombreuses contraintes surtout pour la récolte des données d’évaluation sur le terrain mais aussi de favoriser une adhésion des communautés locales ;

Adapter le vocabulaire et les concepts de l’évaluation aux réalités locales selon le secteur évalué (agriculture, gestion de la pêche, entrepreneuriat féminin et jeunesse, santé, etc.). En effet, il faut se donner du temps pour comprendre le langage vernaculaire utilisé par les acteurs et actrices du secteur évalué pour mieux adapter les outils de collecte de données (questionnaire, entrevue de groupe, etc.). On peut donner l’exemple de projets en adaptation aux changements climatiques dans le secteur agricole. À cet égard, les producteurs et productrices africains utilisent des termes vernaculaires pour désigner les effets environnementaux sur les sols, les plantes, les nappes d’eau, etc. Mieux comprendre ces termes vernaculaires selon le pays d’intervention et la langue locale permet de mieux comprendre l’équivalent scientifique le mieux adapté. Ceci pourrait permettre de réduire davantage les potentiels biais ;

Valoriser l’expertise locale par le biais d’évaluateurs-trices originaires des zones d’intervention et parlant la langue locale au-delà de leurs compétences scientifiques. Effectivement, les compétences socioculturelles seraient pertinentes à valoriser davantage dans le choix des évaluateurs-trices afin de relever les défis et les perceptions socioculturels parfois constatés auprès des partenaires locaux et des bénéficiaires. Cette stratégie peut permettre de renforcer le lien de confiance entre les parties prenantes dans les démarches d’évaluation. Ce lien de confiance est d’autant plus important pour favoriser les mesures d’ajustement en cours de projet et s’assurer ainsi de l’atteinte des résultats attendus ;

Favoriser l’autoappropriation des indicateurs de mesure dès la conception du projet en impliquant les communautés locales dans le choix approprié et la compréhension commune de ces indicateurs de mesure adaptés aux réalités locales. Il s’agit aussi de prendre le temps de démystifier ensemble l’évaluation autant du point de vue des différentes parties prenantes impliquées ;

Valoriser la diversité socioculturelle, ethnique et économique, l’Égalité femmes/hommes, l’équité et la participation des jeunes et des femmes dans le choix des groupes échantillons et témoins pour le suivi des indicateurs de mesure afin de s’assurer d’une plus grande représentativité des bénéficiaires dans les communautés cibles. Mais surtout un choix éclairé sur l’expert international ou local qui conduira l’évaluation selon les secteurs ciblés (droits et santé des femmes, Égalité femmes/hommes, sécurité alimentaire, adaptation aux changements climatiques, éducation, etc.). Connaître ses positions et ses points de vues sur le secteur ciblé, ses connaissances et valeurs socioculturelles, sa capacité à se mettre à la place des communautés locales cibles, sa capacité d’écoute au-delà des simples bonnes intentions, etc.

En somme, il n’y a pas de recettes miracles pour assurer une évaluation adaptée et participative en contexte international et local, cependant une approche intégrée qui tient compte des différents facteurs locaux : humains, socioculturels, économiques, politiques, environnementaux, pouvant influencer les méthodologies utilisées, est incontournable dans le but d’améliorer les pratiques évaluatives et mieux les adaptées aux réalités locales.

Crédit photo : UNFCS

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