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Le concept zapatiste de « plurivers » et la solidarité internationale

Texte rédigé par Marie-Claude Savard, doctorante et chargée de cours à la Faculté des sciences de la gestion de l’UQAM, ainsi que responsable, recherche et contenu à l’IEIM, 14 septembre 2020

Le concept zapatiste de « plurivers » et la solidarité internationale

Le 1er janvier 1994, l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) entre en vigueur et déclenche le soulèvement au Chiapas, Mexique, au son du cri retentissant de Ya basta ! — Ça suffit ! Son protagoniste, l’Ejercito Zapatista de Liberacion Nacional (EZLN), revendique la démocratie et le respect des droits des peuples autochtones. Qualifiant les décennies qui précèdent la révolte « d’expérimentation sociale ratée », l’EZLN conteste les interventions de développement, menées par des acteurs étrangers sur son territoire. L’appel réclame la fin d’une période de cinq-cents ans d’oppression coloniale qui marque l’histoire du pays. En rejetant l’ALENA, le Ya basta ! zapatiste exprime l’espoir que les populations autochtones du Chiapas puissent récupérer leurs terres communes, raviver leurs modes ancestraux de gouvernance et, ultimement, regagner la dignité dont ils ont été dépossédés.

Ce texte, bien qu’il aborde l’EZLN en guise d’introduction, n’a cependant pas l’objet d’analyser le conflit du Chiapas, ni d’en dresser le bilan. Il se sert plutôt du soulèvement de 1994 comme point de départ pour interroger le développement, en mobilisant un concept qui est propre au mouvement zapatiste, le plurivers. Ce terme, qui signifie un mundo donde quepan muchos mundos (un monde qui intègre plusieurs mondes), est symbole d’inclusivité. En tant que vision, le plurivers prône la coexistence non hiérarchique d’une variété de façons d’appréhender le monde. Ainsi, pluriversalité signifie qu’aucune population n’est soumise à la diminution, à l’exploitation ou à l’extinction en raison de son mode de vie, de sa religion ou de sa cosmovision.

Un monde qui intègre plusieurs mondes

Le concept de plurivers envisage alors la possibilité d’un bien-être à l’échelle planétaire qui repose sur des stratégies et l’atteinte de standards variés plutôt qu’homogènes. Il s’éloigne des pratiques orthodoxes d’aide au développement, souvent teintées d’un biais économique et extractiviste occidental. La pluriversalité valorise à titre égal les diverses pratiques économiques, politiques, sociales et écologiques que mettent en place les communautés du monde afin d’assurer leur bien-être, et celui de leur territoire.

Il n’est pas difficile de constater, cependant, que pour les peuples autochtones d’Abya Yala (le nom donné aux Amériques par ses premiers peuples), le mundo donde quepan muchos mundos est loin d’être acquis. Selon Ronaldo Lec, un écologiste mésoaméricain, la destruction systématique des connaissances ancestrales mayas s’est effectuée au fil des ans par l’entremise des systèmes éducatifs, économiques et politiques dominants. « Aujourd’hui, les savoirs mayas sont perçus comme étant arriérés au Guatemala. On croit qu’ils nuisent au développement, mais en réalité, ils représentent simplement un autre mode de vie ». Selon Ronaldo, les politiques de développement font fi de la richesse culturelle et intellectuelle millénaire des populations autochtones d’Amérique centrale et du Sud. « Le développement ne reconnaît pas la diversité des peuples et des cultures ni le potentiel inhérent de cette diversité ».

Pourtant, il existe aujourd’hui une abondance de conceptions variées de ce que constitue le développement et le bien-être, tant au Sud qu’au Nord. Pour les populations d’Abya Yala, pensons notamment au sumak kawsay ou buen vivir en espagnol, un concept de convivialité qui intègre les droits de la Terre, la réciprocité et le partage des surplus. Le swaraj, en Inde, propose un mode de fonctionnement collectif qui valorise la saine gouvernance et l’autosuffisance des communautés. En Afrique du Sud, le concept d’ubuntu, qui signifie « je suis parce que nous sommes », décrit quant à lui les relations de mutualité qui unissent les membres d’une communauté. Dans l’hémisphère Nord, la décroissance et la mise en commun des ressources représentent également des conceptions alternatives de l’économie, du bien-être et du développement. Ce ne sont là que quelques exemples — parmi une centaine de modèles qui sont recensés dans l’ouvrage « Pluriverse : A Post-Development Dictionnary  » d’Ashish Kothari et collaborateurs.

La construction de l’absence

L’une des tâches les plus importantes de la communauté de solidarité internationale ne serait-elle donc pas de reconnaître l’existence de ces alternatives au modèle dominant et orthodoxe de développement ? L’auteur Boaventura de Sousa Santos, qui s’intéresse à la sociologie des absences, affirme que ce qui n’existe pas est en effet activement construit en tant que tel, par des mécanismes de silence et d’exclusion. La pensée homogénéisante, affirme-t-il, entraîne la disparition d’options et d’alternatives viables, créant ainsi des absences. Cela explique peut-être pourquoi les termes buen vivir, ubuntu, swaraj, et les centaines d’autres qui pourtant existent ne figurent pas dans le vocabulaire du développement.

Néanmoins, de nombreux acteurs du milieu de la solidarité internationale, dont ceux qui ont contribué au Post-Development Dictionnary cité ci-haut, sont d’avis qu’afin de surmonter les défis économiques et sociaux qui nous guettent à l’échelle mondiale, l’adaptation et la résilience devront se prémunir d’un ancrage local et communautaire. Les stratégies devront s’inspirer des traditions et des savoirs locaux plutôt qu’être dictées par des fonctionnaires et des expert-e-s mondiaux, dont les recommandations engendrent souvent un sentiment de dissonance chez les populations concernées.

C’est alors que le concept zapatiste de pluriversalité nous ouvre grand la voie. En s’intéressant aux approches alternatives, en les désignant par leur nom original, et en les intégrant dans nos conversations et nos débats, il est possible d’inverser la création des absences et de stimuler un espace de dialogue plus inclusif et diversifié. Le mot nepantla, qui provient du langage nahuatl, peut également servir d’inspiration. Ce terme, dont l’équivalent n’existe pas en français, désigne simultanément l’espace entre deux lieux, l’écart entre deux mondes. En tant que praticien-ne-s, chercheur-e-s et activistes du milieu de la solidarité internationale, nous agissons en tant que nepantleras et nepantleros — des tisseurs de liens qui rapprochent des mondes et des visions. Réfléchissons ainsi à ce qui pourrait se produire lorsque nous nous éloignons des pratiques et des politiques qui créent des absences, pour contribuer plutôt à la (ré)émergence du plurivers, un monde qui intègre plusieurs mondes.

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