
Quand l’humanitaire déshumanise : compassion, pouvoir et décolonisation de l’aide
Blogue Un seul monde, Edner Joseph, 28 septembre 2026
L’action humanitaire contemporaine est traversée par un paradoxe fondamental : alors qu’elle repose sur les principes d’humanité, d’impartialité, de neutralité et d’indépendance, et qu’elle vise à protéger la dignité humaine, certaines de ces pratiques peuvent, paradoxalement, conduire à l’effacement de cette dignité et à la déshumanisation des acteurs et des populations qu’elle est censée protéger. Cette tension, exprimée par les populations affectées, vécue par les praticien-nes et de plus en plus analysée dans la littérature, conduit à poser la question suivante : comment l’action humanitaire peut-elle, malgré ses intentions de protection et de secours, produire des formes de déshumanisation ?
Les fondements éthiques de l’action humanitaire
Les principes humanitaires fondamentaux reposent principalement sur quatre piliers complémentaires. L’humanité constitue le principe central de l’action humanitaire et vise à prévenir et soulager la souffrance humaine tout en protégeant la dignité des personnes. La neutralité implique de s’abstenir de prendre parti dans les conflits ou les controverses politiques, religieuses ou idéologiques afin de préserver l’accès aux populations et la confiance des parties prenantes. L’impartialité exige que l’aide soit fournie uniquement en fonction des besoins, sans discrimination. L’indépendance garantit l’autonomie de l’action humanitaire vis-à-vis des objectifs politiques, économiques ou militaires, afin de la centrer sur les besoins humanitaires.
Au cœur de ces fondements éthiques se trouve la dignité humaine, qui constitue à la fois la finalité et la condition de l’action humanitaire. Celle-ci repose sur le respect de la personne, la reconnaissance des droits fondamentaux et la protection des populations affectées. L’action humanitaire vise ainsi à préserver la vie dans le respect de la dignité, et à restaurer, autant que possible, la capacité de choix des individus privés de leurs moyens d’action par les circonstances. Dans cette perspective, les principes, valeurs et normes opérationnelles forment le cadre éthique et normatif de l’action humanitaire, en encadrant à la fois sa légitimité et sa mise en œuvre. Toutefois, leur mise en œuvre concrète se heurte à plusieurs tensions : entre urgence et participation, compassion et autonomie, exigences des bailleurs et priorités des populations concernées, ou encore entre impératifs opérationnels et remise en question des rapports de pouvoir. Ces tensions peuvent ainsi ouvrir la voie à des formes de déshumanisation, que l’action humanitaire cherche précisément à prévenir.
Des mécanismes de déshumanisation dans l’action humanitaire
Dans l’un de ses ouvrages, Didier Fassin pose une thèse dérangeante mais rigoureuse : l’humanitarisme contemporain n’est pas simplement une réponse à la souffrance, il est une forme de gouvernement. Il parle de « gouvernement humanitaire » pour désigner l’ensemble des techniques et des pratiques par lesquels des États, des organisations et des institutions gèrent des populations vulnérables au nom de la compassion – non pas au nom de la justice ou du droit.
Lorsqu’un camp de déplacé-es ou de réfugié-es est géré avec efficacité logistique mais sans participation des déplacé-es à ses règles de fonctionnement, lorsqu’un programme de distribution alimentaire ou monétaire est conçu à des milliers de kilomètres des populations affectées, lorsqu’un rapport d’évaluation quantifie des « vies sauvées » sans jamais nommer un individu, on est bien dans un régime de compassion sans réciprocité. Dans une perspective décoloniale, cette compassion peut aussi s’inscrire dans des rapports de pouvoir où des acteurs extérieurs définissent les besoins, les réponses légitimes et les modalités d’intervention, au risque de marginaliser les savoirs et les capacités d’agir des populations concernées. Fassin le formule sans détour : la politique de la compassion est une politique de l’inégalité. Elle présuppose un donateur actif et un bénéficiaire passif, un sujet qui agit et un objet qui reçoit. Cette asymétrie est structurelle, inscrite dans l’architecture même du système humanitaire international. Une telle architecture est susceptible de restreindre l’autonomie des parties prenantes, alors que les personnes concernées devraient pouvoir juger de la pertinence des réponses apportées à leurs besoins, étant les mieux placées pour en apprécier la portée.
Fassin introduit le concept de l’économie morale pour désigner la manière dont les émotions – la pitié, la compassion, l’indignation – circulent, sont produites et utilisées dans l’espace social. Dans le champ humanitaire, cette économie morale a progressivement remplacé une économie politique des droits. On ne parle pas de structures d’injustice, d’inégalités systémiques, de rapports de domination hérités du colonialisme : on parle de victimes, de souffrances, d’urgence.
Michael Barnett, dans son ouvrage Empire of Humanity, prolonge cette analyse en montrant comment l’humanitarisme porte en lui une tension irrésolue entre alléger la souffrance immédiate et transformer les conditions qui produisent cette souffrance. Historiquement, cette tension s’est résolue en faveur du premier terme, l’urgence, au détriment du second, la justice structurelle.
Mark Duffield, dans Global Governance and the New Wars, va plus loin encore : il décrit comment l’aide humanitaire et le développement sont devenus des instruments de gestion des populations « indésirables », contenant les crises dans les pays du Sud pour éviter que leurs effets ne se propagent au Nord. Cette lecture résonne avec ce que tout-e praticien-ne expérimenté-e a observé : les financements abondent pour les crises médiatisées, et se tarissent pour les crises « oubliées ». Dans cette perspective, l’action humanitaire apparaît de plus en plus intégrée aux stratégies politiques des États, qui peuvent la mobiliser comme un instrument de « soft power clientéliste, opportuniste, discriminatoire, voire malveillant… ». Ces analyses montrent que l’instrumentalisation politique croissante de l’action humanitaire met à l’épreuve les principes d’indépendance et d’impartialité, en subordonnant les priorités humanitaires à des intérêts géopolitiques et à des logiques de financement orientées par les bailleurs. Dans ce contexte, le principe de neutralité mérite aussi lui-même d’être interrogé. Si l’aide est susceptible d’être instrumentalisée au service d’intérêts étatiques, sa prétention à la neutralité masque les rapports de pouvoir et les normes historiques qui structurent sa définition et ses pratiques.
L’un des mécanismes les plus concrets de cette déshumanisation est ce que l’on pourrait appeler la bureaucratie de la souffrance. Pour exister dans le système humanitaire, la personne affectée doit se conformer à des catégories : réfugié-e statutaire, déplacé-e interne, enfant malnutri sévère, ménage vulnérable… Ces catégories ne sont pas neutres. Elles sont construites, négociées entre bailleurs et opérateurs du Nord, et souvent déconnectées des auto-définitions des communautés concernées.
Dans The Dark sides of Virtue, David Kennedy dénonce précisément ce mécanisme : les personnes professionnelles de l’humanitaire deviennent les expertes de la souffrance d’autrui, en définissent les contours, en déterminent les réponses légitimes, et ce faisant, elles exercent un pouvoir considérable tout en se réclamant d’une neutralité et d’une expertise technique qui masquent ce pouvoir. La personne affectée n’est plus un sujet politique : elle devient une donnée de projet, un indicateur dans un cadre logique, un bénéficiaire dans une ligne budgétaire. La souffrance humaine est progressivement transformée en objet de gestion administrative. Cette bureaucratie produit une distance morale, où les personnes affectées sont davantage décrites que véritablement écoutées, et où les institutions sont davantage protégées que les victimes.
Il est également intéressant de s’intéresser à la manière dont ce phénomène se manifeste dans les relations entre ONG internationales et ONG locales. Ces dernières sont souvent cantonnées à un rôle de prestataires de services, ce qui tend à limiter leur capacité d’analyse et de prise de décision. Intégrées dans des chaînes de sous-traitance, elles se trouvent fréquemment réduites à l’exécution de programmes qu’elles n’ont pas contribué à concevoir. Cette dynamique peut être interprétée comme une forme de déshumanisation à double niveau, touchant à la fois les populations affectées et les acteurs locaux du Sud.
Décoloniser l’aide : au-delà du discours
Il est devenu courant, dans les forums humanitaires, d’entendre parler de « localisation », de « partenariat équitable », de « décolonisation de l’aide ». Ces discours sont nécessaires, mais une lecture critique nous invite à regarder de plus près : le langage peut changer sans que les rapports de pouvoir changent. C’est ce que François Audet désigne comme une « inflation conceptuelle », dans la mesure où la prolifération des concepts et des approches critiques ne semble pas s’être accompagnée d’une transformation significative des rapports de pouvoir qui structurent les relations entre acteurs internationaux, les bailleurs de fonds, les personnes chercheuses et les communautés locales.
Cette dynamique de déshumanisation ne touche pas seulement les bénéficiaires, mais également les publics du Nord. Dans un contexte de concurrence pour les financements, les images de souffrance deviennent des instruments de mobilisation émotionnelle destinés à susciter le don. Comme le suggère Pierre Micheletti, l’engagement citoyen tend alors à être remplacé par une forme de consommation engagée, où le soutien à l’action humanitaire repose davantage sur une réaction affective que sur une compréhension des causes structurelles des crises et des effets des interventions. Ainsi, les personnes affectées sont réduites à des vecteurs de communication, tandis que le public est principalement réduit à la consommation d’images de souffrance, sollicité émotionnellement pour financer des interventions dont il ne comprend ni la complexité ni les effets systémiques.
Décoloniser l’aide exige davantage qu’une simple adaptation procédurale ou conceptuelle. Cela suppose d’adopter une praxis décoloniale, composée d’actions et de responsabilités concrètes visant à remettre en cause et à démanteler les rapports de pouvoir hérités de l’ordre colonial. Dans le secteur humanitaire, cette praxis peut notamment s’appliquer à la capitalisation d’expérience et à la gestion des connaissances : souvent contrôlées par les acteurs internationaux, produites dans des langues dominantes et conservées dans des espaces peu accessibles aux organisations locales. Elles peuvent conduire à l’extraction et à la réappropriation, par les institutions du Nord, des savoirs produits au Sud, comme le montrent les travaux de Marie-Claude Savard sur la localisation de l’aide.
Conclusion
L’action humanitaire demeure indispensable dans la réponse aux situations de crise, mais elle gagnerait à interroger de manière continue ses propres pratiques, ses effets et ses limites. Dans cette perspective, une action humanitaire réellement humanisante suppose une remise en question permanente des rapports de pouvoir, des dispositifs institutionnels ainsi que des représentations des populations dites « bénéficiaires ».
Dans cette lignée, nombreux sont les auteur-trices et praticien-nes qui invitent à une remise en question exigeante sans toutefois condamner l’action humanitaire. C’est dans cet esprit qu’il convient d’interpréter les analyses présentées dans ce billet.
Le défi pour les personnes engagées dans la pratique et la recherche contemporaines consiste alors peut-être à refonder l’action humanitaire au-delà de deux écueils complémentaires : d’une part, une logique de pitié, entendue comme sentiment unilatéral et sans réciprocité ; d’autre part, des approches transactionnelles et technocratiques qui tendent à réduire les personnes à des bénéficiaires, des données ou des unités d’intervention. L’enjeu serait ainsi de penser l’aide à partir de la justice, comprise comme une catégorie politique et relationnelle fondée sur des droits, des responsabilités mutuelles et la reconnaissance des personnes comme sujets à part entière. Une telle orientation implique de déconstruire les récits qui présentent l’action humanitaire comme un simple don, afin de la resituer dans le cadre d’inégalités historiquement construites. Peut-être est-ce là l’une des conditions nécessaires pour repenser l’humanitaire à partir d’une conception de l’humain affranchie des hiérarchies et des biais eurocentriques hérités de la modernité coloniale.
Edner Joseph
Doctorant en sciences, technologies et société à l’UQAM
Maîtrise en gestion de projet, l’ESG UQAM
Maîtrise en coopération internationale et action humanitaire
Chercheur associé à l’OCCAH
Praticien-chercheur en développement international et en action humanitaire
Blogue Un seul monde
Observatoire canadien sur les crises et l'action humanitaires (OCCAH)

