L’IEIM vous présente Hanieh Ziaei, chercheuse associée à l’Observatoire sur le Moyen-Orient de la Chaire Raoul-Dandurand

Politologue-iranologue, elle est également directrice générale du Centre culturel Georges-Vanier, 5 décembre 2022, Hanieh Ziaei

« Je suis nomade, je voyage même parfois au gré des saisons et du climat! » annonce-t-elle d’emblée en souriant pour expliquer son parcours international. « J’ai apprivoisé la sédentarité, mais ce nomadisme vient de mon parcours familial », qui lui a donné « le goût du mouvement ». Comme Astérix, « je suis tombée dedans quand j’étais petite, mon père était pilote ». Elle associe la circulation à une forme de « curiosité intellectuelle » : en 10 ans, elle a vécu dans 7 villes différentes – de Téhéran à Bruxelles en passant par Madrid, Paris et Montréal. Dans la capitale européenne, elle poursuit ses études en politique internationale, et travaille auprès du Parlement européen sur le Moyen-Orient, le conflit israélo-palestinien et le dossier nucléaire iranien. À Madrid, elle fait de la paradiplomatie auprès du Centro Internacional de Toledo para la Paz, CITpax, un organisme qui travaille pour le ministère des Affaires étrangères espagnol (elle y formule des recommandations sur le monde iranien).

Hanieh atterrit à Montréal, d’abord le temps d’un échange, dans le cadre d’une convention CREPUQ. Une première session à McGill au département de sciences politiques, au baccalauréat, lui donne le goût du système universitaire canadien, qui lui plaît pour « sa fluidité ». Avant de revenir au Québec, elle dépose un mémoire à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), sur la légitimité politique de la République islamique d’Iran. Le mémoire finira déchiré, sans qu’on ait pu identifier les auteurs de la destruction… Un évènement violent qu’elle garde en mémoire. De retour à Montréal, elle accomplit sa maîtrise en politique internationale et comparée, puis s’inscrit au doctorat à l’UQAM où, dans une perspective sociopolitique, elle travaille sur les mouvements sociaux en Iran. « Une fois qu’on commence la recherche et l’écriture, c’est difficile de s’en détacher – quand on aime, on aime! ».

Ses recherches doctorales explorent les liens entre engagement politique et art dans un contexte autoritaire. Ce qui la frappe immédiatement, c’est « la dimension esthétique dans les mouvements sociaux iraniens ».

En croisant sociologie politique et sociologie de l’art, le sujet lui permet de croiser deux de ses passions. Résistance créative, exil et autocensure balisent sa recherche sur la censure des milieux artistiques iraniens – un sujet qu’elle continue d’étudier aujourd’hui.

L’Iran l’amène à travailler sur les multiples facettes de son sujet – sortant d’une approche en silos. Étudier les mouvements sociaux supposait de prendre en compte une situation socioéconomique; comprendre les protestations exigeait de prendre en considération les questions esthétiques. Comme l’explique Hanieh, « un cas comme celui de l’Iran redéfinit les méthodologies, les approches ». Dans ses recherches, elle privilégie ainsi les croisements, l’intersectionnalisme. Elle insiste également sur son besoin de se défaire de certains carcans : elle garde ainsi un pied dans le milieu universitaire, à travers l’enseignement et la recherche, mais aussi un pied dans le terrain artistique et culturel (via le Centre culturel Georges-Vanier, ou auparavant, auprès du Conseil d’administration de Culture Montréal).

Parler de l’Iran contemporain est un territoire chargé d’affects. Hanieh Ziaei loue en ce sens « la recherche académique qui donne une méthodologie, de la rigueur, une culture de la nuance ». La sensibilité est inévitable, mais ajoute-t-elle, il est important, en tant que chercheurs, de ne pas tomber dans « la dictature des émotions ». Elle s’impose une discipline stricte pour éviter de voir son discours scientifique assimilé à une forme de militantisme.

Sortie du strict cadre universitaire, Hanieh Ziaei est aujourd’hui aussi conférencière, auteure de nombreuses publications sur l’actualité iranienne (mais aussi critique d’art et du cinéma iranien auprès de périodiques culturels québécois !). Ses multiples engagements lui permettent de faire de la recherche et d’écrire en parallèle, sans être associée à un Département ou une discipline en particulier. Si son doctorat n’a jamais été déposé en bonne et due forme (les impératifs financiers et le statut migratoire y sont pour beaucoup), elle rappelle qu’« on est une génération qui peut se permettre de faire des choses sans être dans un parcours classique, doctoral ».

Elle a en ce sens le souci de faire des ponts entre les sphères universitaires et la société civile. Pour Hanieh, « on fait de la recherche pour la collectivité, pas seulement pour les chercheurs! ». Elle passe d’ailleurs l’automne à l’Université de Sherbrooke (campus de Chateauguay-Mercier) pour enseigner un cours sur l’Iran. Le Québec a également la chance de l’entendre sur de nombreuses plateformes médiatiques (radio, presse). Ces échanges lui permettent de prendre une certaine distance par rapport au terrain, mais aussi par rapport à la recherche pure et dure… « il faut trouver un équilibre ». Il y a aussi un plaisir à faire découvrir l’Iran – « pays de poésie », mais aussi « complexe », et « plein de contradictions ». Ses interventions viennent, finalement, remédier à une lacune : « très peu de recherches en français sur le sujet, et aucune université québécoise qui offre un cours sur l’Iran contemporain ».

Hanieh le rappelle, pour que l’esprit puisse se nourrir et se développer, il a besoin de liberté. D’ailleurs, comme elle aime à le rappeler, « nous les chercheurs, nous ne parlons pas en bien ou en mal d’un pays, on travaille sur les questions du « comment » et du « pourquoi » … ». Bien sûr, « il y a une pression, mais je ne me sens pas menacée, je me sens libre d’écrire ». [nda : en l’état, les personnes qui travaillent sur l’Iran ne sont pas les bienvenues sur le territoire iranien; d’autres chercheur.es, notamment en France et en Iran, ont été menacé.es ou arrêté.es suite à leurs travaux].

Elle exerce une forme de vigilance, notamment parce que d’autres personnes de son entourage pourraient être affectées : « J’ai une responsabilité ». Une méfiance qu’elle équilibre avec la conscience qu’il y a bien « une révolte à travers les écrits, à travers la recherche ». Sur ce point, elle est claire : « Je ne veux pas que depuis Téhéran, on puisse exercer cette terreur; si on se censure, on leur donnerait raison, ça voudrait dire que cela fonctionne ».

« En Iran, le problème est que le féminicide est devenu un mode de gouvernance, une pratique courante, que ce soit dans les espaces privés ou publics ». En quatre décennies, cette pratique s’est consolidée. Quand on l’interroge sur les mobilisations en cours en Iran, elle rappelle que celles-ci s’inscrivent dans le temps long de l’histoire politique du pays. Dès 1980 se forment les premiers groupes de femmes insurgées contre l’État et la question du voile. En 2006, on pense aussi à la campagne 1 million de signatures.

« Cette force féminine dans les mouvements de protestation en Iran n’est pas quelque chose de nouveau, elle dure depuis 43 ans ». En réalité, « cette détermination et ce courage des femmes, c’est ce qui est à saluer ». Qu’elles soient poétesses, écrivaines, actrices, artistes ou juristes, les iraniennes ont cherché à faire avancer la cause des femmes – et ont parfois obtenu des changements des lois discriminatoires à l’égard des femmes, de « petites victoires ».

Pour la nouvelle génération, majoritairement éduquée et connectée aux réseaux sociaux (les femmes représentent 62% du corps étudiant universitaire), il n’est plus question de se taire – là où leurs parents ont eu peur, se sont sacrifiés et ont parfois gardé le silence. Selon la chercheuse, l’Iran est dans une révolution sociale, culturelle, sexuelle, qui pourrait éventuellement tendre vers une révolution institutionnelle – mais « nous n’y sommes pas rendus ». Le président actuel est un ultra-conservateur, et les tentatives de réformes dans la classe politique iranienne n’ont pas connu un bilan vraiment positif.

« On n’est plus dans les demandes de réformes : on est dans un rejet du système, un rejet de la République islamique d’Iran, on ne veut plus de dignitaires religieux dans la sphère publique ».

Pour Hanieh Ziaei, « le changement est en cours » en Iran.


À propos de Hanieh Ziaei :

Iranologue et politologue spécialisée dans la relation entre art et politique avec un vif intérêt porté sur la trajectoire des artistes iraniens entre censure, résistance créative et exil. À titre de commissaire d’exposition indépendante, elle s’intéresse aux dimensions politiques et sociales de l’art contemporain. Polyglotte, au carrefour de Montréal, Bruxelles et Téhéran, persanophone et francophile, Hanieh tente de tisser un dialogue interculturel entre les identités plurielles et hybrides. Experte du monde iranien, elle donne des cours et conférences sur le monde iranien et commente l’actualité du pays auprès des médias québécois, français et belges. Critique d’art et du cinéma iranien auprès de périodiques culturels québécois. Depuis le mois de janvier 2019, elle occupe le poste de directrice générale au Centre culturel Georges-Vanier (CCGV) à Montréal, en continuant son engagement dans l’enseignement, la vulgarisation de la recherche académique et l’écriture.

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