Les inégalités environnementales : les ségrégations entre le Nord et le Sud

Nya Imane (Faculté des sciences économiques, juridiques et sociales Souissi-Rabat), 12 octobre 2022

Les inégalités entre le Nord et le Sud sont matérialisées par une surconsommation des ressources en provenance des pays du Sud et une forte exposition de ces derniers à des risques causés par les modes de vie au Nord. En effet, le surdéveloppement des pays du Nord, les activités industrielles et les modes de vie de ces derniers ont des incidences sur les populations du Sud.

Dans un contexte marqué par des menaces de plus en plus écrasantes (économiques, politiques, environnementales, sociales), il s’avère que nous faisons face à une crise civilisationnelle. Les transferts des déchets du Nord vers le Sud représentent la parfaite illustration des inégalités environnementales : une perversion délibérée, un abandon des responsabilités et acte d’injustice dont font les frais les communautés les plus pauvres.

Les inégalités environnementales : résultantes de la violence coloniale

La mondialisation néolibérale et l’acharnement des crises écologiques ont contribué au renforcement des inégalités et à l’accentuation des vulnérabilités (notamment, en Afrique, en Asie et en Amérique latine). Certes, la mondialisation ne se limite pas à une mobilité des produits ; il est également question d’une mobilité des maux et risques environnementaux. La transnationalisation des modes de vie occidentaux s’accompagne d’une transnationalisation des conséquences dramatiques.

Les inégalités environnementales gagnent considérablement du terrain. En effet, le creusement du fossé entre le Nord et le Sud témoigne de la prolifération mondiale de telles injustices. Celles-ci sont pour certain.es auteur.es la résultante des processus historiques et l’impact de la colonisation. Ces derniers représentent des répercussions sur les aspects politiques, économiques, sociaux, environnementaux et culturels. Ainsi, pour Marie Duru-Bellat, les inégalités actuelles sont le résultat de l’héritage des empires coloniaux. Est-ce un hasard que ceux qui souffrent le plus de telles disparités soient ceux qui ont connu l’invasion coloniale ?

Les inégalités environnementales : des inégalités à multiples facettes 

La compréhension des inégalités environnementales exige l’étude de certains mécanismes : économiques, tels que le dumping environnemental, et politiques, dont le poids des régimes politiques et des systèmes institutionnels et particulièrement, l’influence des réglementations environnementales nationales.

Ainsi, à titre d’exemple, le durcissement de la réglementation dans les pays du Nord (notamment, les interdictions réglementaires) et la faiblesse des coûts de dépollution dans les pays du Sud, due aux bas salaires, poussent les industriels et les lobbies aux transferts des activités polluantes et dangereuses et à l’exportation de déchets vers les pays du Sud. Ces derniers sont alors confrontés à des défis de taille. Ainsi, à l’extraction agressive des ressources naturelles, à l’exploitation de l’humain – des conditions de travail difficiles et aux bas salaires – s’ajoute une fragilisation environnementale.

Le colonialisme vert : une injustice cachée

D’autres exploitations prennent des formes moins visibles, mais tout aussi perverses. Il s’agit de la prolifération d’espaces se voulant plus respectueux de l’environnement, les aires protégées étant un exemple. Ces zones excluent les populations locales et profitent essentiellement à l’élite des pays du Nord. Elles sont frappées par le colonialisme vert. Autrement dit, la soi-disant préservation de l’environnement se fait au détriment de la spoliation des terres des communautés locales et de conditions de vie infernales imposées à ces dernières. Le parc éthiopien du Simien représente la parfaite illustration d’une déportation injuste des habitant.es pour une pseudopréservation de ressources. L’analyse des inégalités met l’accent sur une répartition inégalitaire des charges et des maux environnementaux et également des responsabilités différenciées. En effet, les principaux responsables des maux environnementaux bénéficient des aménités et des avantages et semblent les moins touchés par les répercussions négatives.

Ne s’agit-il pas de forme d’abus ? Dans ce cas, la précarisation sociale et le manque de représentativité politique constituent une raison pour infliger des souffrances et des risques de tous genres.

Prenons l’exemple de transferts des déchets, sous prétexte de valorisation, de recyclage et de réutilisation de ces derniers. Certains acteurs se débarrassent sans scrupule de ces bombes à retardement et recourent ainsi à des transferts de nuisances des zones de production vers des espaces d’accueil. Par conséquent, il s’agit dans ce cas, d’une forme de détournement de la réglementation internationale, et plus particulièrement de la convention de Bâle, 1989.

Cette convention constitue un cadre réglementaire visant le contrôle des mouvements transfrontières de déchets dangereux et leur élimination. Cependant, celle-ci semble peu efficace : elle est fortement critiquée du fait de l’absence de définition systématique et synthétique des déchets dangereux, l’exclusion de certains déchets du champ d’application et l’absence de distinction entre les opérations d’élimination et de recyclage. Il faut souligner que l’exportation des déchets dangereux est autorisée, lorsque ces derniers représentent une matière brute nécessaire à l’industrie du recyclage ou de récupération de l’État d’importation.

Le transfert des déchets : une pratique perverse perpétrée par des écomafias

Dans certains cas, la ratification des divers instruments internationaux relatifs aux déchets dangereux ne suffit pas à la protection de l’environnement. En effet, des violations de la législation persistent même dans ce cadre.

Les exemples matérialisant les scandales de transferts de déchets du Nord vers le Sud sont nombreux. Les plus célèbres correspondent aux transferts d’appareils électroniques et de l’électroménager de façon illégale vers des pays africains (dont notamment, le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Libéria, le Nigéria) ou d’Asie (particulièrement : la Malaisie, l’Indonésie et la Thaïlande).

De telles exportations comportent de réels dangers pour l’environnement et des atteintes à la santé publique, allant d’intoxications légères à graves. La dangerosité est d’autant plus importante, du fait des conséquences enregistrées à court et surtout à long terme.

Les dangers et les désastres environnementaux sont accentués par les écomafias, qui s’adonnent à des exportations illicites de déchets hautement toxiques. Dans ce cas, il est question d’une réelle criminalité environnementale qui s’assouvit dans un cadre de chaos (notamment, dans des espaces défigurés par la guerre civile : le cas de la Somalie par exemple). Ainsi, ce commerce illégal de déchets reflète un crime transnational nourri par les considérations économiques sans aucune prise en compte de principes d’éthique et des préoccupations environnementales.

Ces déchets envahissent, ainsi, des espaces éloignés des lieux de leur production. Ces derniers finissent par devenir des poubelles du système capitaliste. La nature de ces déchets peut s’avérer réellement dangereuse. Il faut savoir que la dangerosité est d’autant plus élevée dans le cas de dépôts de ceux-ci dans des décharges sauvages ne répondant pas aux normes environnementales, sanitaires et techniques (la pollution des sols, des eaux, de l’air et comportent également de graves dangers sanitaires).

Les inégalités environnementales : fardeau infligé aux pays du Sud

Les pays du Sud, en réceptionnant légalement ou illégalement ces déchets, endossent les coûts environnementaux découlant des modes de consommation des pays industrialisés. Ainsi, le dumping de déchets, les prix bas de traitement, les réglementations plus souples et plus laxistes entraînent des dommages colossaux. Les pays du Sud se trouvent ainsi fortement menacés. Les transferts de déchets comportent une partie empoisonnée. Ainsi, en acceptant ces flux de déchets, ils acceptent également les risques sanitaires, écologiques et environnementaux qui en découlent. De tels transferts génèrent des inégalités environnementales qui viennent renforcer les inégalités sociales déjà importantes.

Ce genre de situation pose de réels problèmes. Il convient de questionner la notion de responsabilité morale et juridique (à savoir, la détermination des réels responsables : les producteurs de déchets, les récepteurs, les expéditeurs ou les consommateurs ?) et également celle de l’identification et l’évaluation des préjudices des torts causés. Il faut souligner que ce processus d’identification s’avère extrêmement complexe, et ce, compte tenu de la multiplicité des acteurs engagés dans la chaîne causale.

Dans ce cadre, la justice et l’équité sont les grandes absentes de telles transactions. Ainsi, certains territoires et populations font le frais en endossant le poids de nuisances sanitaires et environnementales de manière disproportionnée. Il s’agit bel et bien de renforcement des écarts entre les producteurs et les récepteurs à échelle internationale et également nationale.

 


Auteure:

Nya Imane, Docteure en économie de la faculté des sciences économiques, juridiques et sociales Souissi-Rabat

Crédit photo: Bo Eide,  CC BY-NC-ND 2.0

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