Co-écrit par Stéfanie von Hlatky, Justin Massie et d'autres chercheurs du RAS

Le monde d’après ? La coopération internationale et la gestion des menaces traditionnelles et émergentes

Ouvrage issu du 2e colloque annuel du Réseau d’analyse stratégIque, 17 mai 2022, Justin Massie, Stéfanie von Hlatky

Suite à son deuxième colloque annuel, le Réseau d’analyse stratégique a produit l’ouvrage collectif « Le monde d’après ? La coopération internationale et la gestion des menaces traditionnelles et émergentes ».

La thématique du deuxième colloque annuel du Réseau d’analyse stratégique (RAS), tenu les 9-10 décembre 2021, se penchait sur les transitions qui ont marqué la politique internationale. D’abord, plusieurs pays ont entamé une transition post-pandémique, choisissant un allégement des restrictions en matière de santé publique. Nos expert.e.s, tout au long de l’année, ont remarqué les effets marqués de la COVID-19 sur bien des activités en matière de sécurité et de défense, comme par exemple les opérations que mènent les Forces armées canadiennes au Canada et à l’étranger.

D’autre part, l’année 2021 a aussi connu des tendances plus prononcées et inquiétantes au niveau de la compétition entre grandes puissances et un affaiblissement de la démocratie à l’échelle mondiale. Force est de constater que le Canada doit conjuguer avec un environnement de sécurité toujours plus complexe. Comme le note Kerry Buck, ancienne ambassadrice du Canada à l’OTAN, dans ce collectif, cet environnement connait plusieurs défis qui ne se sont qu’exacerbés avec la pandémie : « premièrement, la plupart des pays se sont repliés sur eux-mêmes; deuxièmement, dans de nombreux pays, la démocratie et la cohésion sociale ont été ébranlées; et, troisièmement, l’ordre mondial devient plus imprévisible, avec des dynamiques de pouvoir changeantes parmi les principaux acteurs et de nouvelles sources d’instabilité. »

Et prenant compte de ces principaux acteurs, la compétition accrue entre grandes puissances ne fait que réduire la marge de manœuvre d’une puissance moyenne comme le Canada. Vers la fin de l’année 2021, la présence militaire de la Russie, près des frontières de l’Ukraine, inquiétait. Quelques mois après, la Chine exprimait son amitié « sans limite » pour la Russie, y laissant la voie libre pour son agression du 24 février 2022. Les signes de cette dégringolade sécuritaire étaient visibles lors du colloque et les efforts diplomatiques de dernière minute, qu’ils aient été déployés par le président Biden ou le Président Macron, n’ont guère porté fruit par la suite.

L’article de Zachary Paikin note que ces événements imposent des contraintes encore plus fortes sur le Canada : « La réduction des options politiques limite désormais la capacité du Canada à poursuivre ses intérêts nationaux, alors même que le paysage international est passé d’une transition graduelle de l’ordre à une instabilité et une insécurité totale dans le sillage de la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine. » Pourtant, la posture du Canada face à l’Ukraine est sûrement l’un des seuls dossiers où la politique étrangère et de défense avait une réelle cohérence stratégique. Si pendant des années, nous avions pu questionner l’efficacité d’une mission axée sur la formation militaire en Ukraine, il ne reste plus aucun doute sur le bien-fondé de cette mission.

Pareillement, l’alignement stratégique du Canada envers l’OTAN, et son repli du côté de l’ONU, semble avoir été le bon pari. Là où le Canada demeure toujours dans l’incertitude quant à son orientation stratégique réside dans la région de l’Indopacifique. Et malgré l’élaboration d’une stratégie canadienne axée sur cette région, il y aura des choix difficiles à faire, car le Canada n’est pas une puissance à portée mondiale, malgré la rhétorique qui nous parvient parfois d’Ottawa. Srdjan Vucetic s’exprime très clairement sur le fait selon lequel les engagements du Canada sont difficiles à réconcilier avec ses moyens : « En effet, les promesses de partage du fardeau de l’alliance que le Canada fait pour garder l’Indopacifique ‘libre et ouvert’ affectent par définition des promesses similaires faites dans d’autres contextes – de la modernisation du NORAD au prochain concept stratégique de l’OTAN et au plan d’action sur les changements climatiques. »

Il faut au moins essayer de clarifier les orientations stratégiques du Canada et d’effectuer des choix mieux arrimés aux capacités diplomatiques, économiques et militaires à sa disposition. Il est maintenant nécessaire que le Canada identifie clairement qui sont les menaces principales, comme le font ses alliés. La Russie a chassé toute ambiguïté qui planait sur son statut, mais qu’en est-il de la Chine ? L’identification d’une menace contribue à plus de clarté stratégique. Au-delà de la menace que représente la Russie, l’une des premières étapes est de reconnaître, à la fois au niveau gouvernemental et dans la sphère publique, que le Canada se fait quotidiennement attaquer en dessous du seuil de la guerre, que cela soit dans le cyberespace ou l’espace extra-atmosphérique. En effet, le gouvernement canadien ne donne d’orientations claires qu’en période de guerre, mais se retrouve au dépourvu en crise dans la zone grise et le domaine de l’information. Il doit ainsi améliorer sa capacité d’anticipation par l’articulation claire de ses intérêts et de ses priorités en amont des crises.

Maintenant qu’un processus de révision de la politique de défense a été annoncé, le RAS tient à ce que ce processus ouvre la porte à de réels débats, ainsi qu’une réflexion profonde sur l’orientation stratégique du Canada, accompagnée d’un engagement du public qui devrait se montrer plus prononcé dans le contexte de la guerre en Ukraine. L’objectif à atteindre est de réduire le mur à l’intérieur du gouvernement entre le niveau politique et la fonction publique, entre les partis politiques et entre le gouvernement et les universitaires, les experts et la société civile canadienne, un objectif qui est au cœur du mandat que s’est donné le RAS.

Un énoncé de politique de défense mis à jour est également un exercice de diplomatie publique, tant international que national, servant à signaler les enjeux et les objectifs de politique étrangère importants pour le Canada. Ainsi, il faut choisir les dossiers sur lesquels le Canada a un intérêt et un avantage comparatif particulier pour arriver à une approche cohérente de l’ensemble du gouvernement du Canada en ce qui concerne son engagement international. Il faut sortir de l’approche de la politique internationale par les performances, comme le Canada a réussi à le faire avec la crise en Ukraine. Mais dans d’autres régions, l’engagement du Canada ne bénéficie pas d’une telle crédibilité. Par exemple, si le Canada décide de renouveler son engagement sur le continent africain, ou encore au Moyen-Orient, il doit offrir des contributions plus ciblées qui passent par une meilleure compréhension de la diversité des contextes locaux.

Il est aussi important de constater que le Canada n’est non plus à l’abri des menaces sécuritaires sur son propre territoire. Il fait face à une recrudescence des cyberattaques le ciblant, ce qui nécessite la mobilisation de ressources pour protéger les infrastructures essentielles. D’autre part, il est impératif d’élaborer une nouvelle stratégie de cybersécurité, ainsi qu’une réflexion sur l’avenir du NORAD dans la cadre d’une vision innovante de ce qu’est la défense continentale. Les investissements sont visibles, et ils ont été bonifiés lors de l’annonce du budget fédéral de 2022, mais ceux-ci demeurent insuffisants et ne sont pas appuyés d’une vision stratégique cohérente et clairement articulée. Le texte d’Émile Lambert-Deslandes élabore justement une panoplie de questions pour nourrir ces réflexions, notamment en nous poussant à s’interroger sur « quelle devrait être la relation avec les États-Unis, si le [Canada] est prêt à investir pour devenir un membre productif de ses alliances et si ses valeurs devraient servir comme objectifs de sa politique internationale. » Répondre à ce type de questions représente un défi de taille auquel le RAS peut contribuer, en préparant la tenue de son troisième colloque annuel le 22 septembre 2022.

Auteur.e.s :

Stéfanie von Hlatky, professeure agrégée au département d’études politiques de l’Université Queen’s et co-directrice du Réseau d’analyse stratégique.

Justin Massie, professeur titulaire de science politique à l’Université du Québec à Montréal et co-directeur du Réseau d’analyse stratégique

Kerry Buck, professionnelle en résidence à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa et membre des conseils d’administration de l’Institut de la Conférence des associations de la défense et du Réseau d’analyse stratégique.

Zachary Paikin, chercheur en politique étrangère de l’Union européenne au Centre for European Policy Studies à Bruxelles (CEPS) et membre du RAS.

Srdjan Vucetic, professeur agrégé à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales et co-directeur (sécurité) du Réseau canadien de défense et de sécurité (CDSN-RCDS) et membre du RAS.

Émile Lambert-Deslandes, étudiant à la maîtrise au Département de science politique de l’Université Queen’s et se spécialise en relations internationales et membre du RAS.

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Bernard Derome

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