La pandémie a-t-elle transformé les organisations de solidarité internationale ?

Andréanne Martel, Heather Dicks, Andrea Paras, Craig Johnson, John-Michael Davis, 26 septembre 2022

Les organisations canadiennes de solidarité internationale ont assurément été affectées par la COVID-19 : l’impossibilité de voyager pour visiter les projets, de nouvelles répartitions des responsabilités entre le personnel au Canada et leurs partenaires ou employé.e.s à l’étranger, la réorientation de certaines activités pour répondre aux besoins de la pandémie, et l’adaptation des activités de collecte de fonds au Canada sont autant d’exemples de transformations observées pour répondre aux défis posés par la pandémie. Mais s’agit-il de changements durables ?

Alors que s’installe tranquillement une « nouvelle normalité », les adaptations mises en œuvre pour répondre aux besoins durant la pandémie vont-elles demeurer et modifier les pratiques des organisations de façon permanente ? Ces transformations ont-elles affecté toutes les organisations de la même façon, nonobstant leur taille ou leur secteur d’activité ?

Un récent rapport publié par Activer le changement se penche sur ces questions afin de mieux comprendre les transformations profondes qui se sont opérées au sein du secteur de la solidarité internationale depuis deux ans. Ce rapport est basé sur une étude menée conjointement par une équipe de l’Université de Guelph en partenariat avec Activer le changement. Cette collaboration, qui a débuté à l’automne 2020, se poursuivra jusqu’en 2023 afin de documenter les mutations des pratiques du secteur. Ce projet suit l’évolution de la situation des organisations, plus particulièrement les petites et moyennes ONG au Canada, et s’échelonnera sur près de trois ans.

Des pertes financières significatives, mais temporaires

Au début de la pandémie, plusieurs coalitions d’ONG à travers le monde, notamment au Royaume-Uni, s’inquiétaient de l’impact de celle-ci particulièrement sur les plus petites organisations de solidarité internationale. Ces dernières risquaient de fermer en grand nombre et celles qui survivraient devraient diminuer de façon significative leurs activités internationales en réduisant leurs programmes et en mettant du personnel à pied. La principale cause de ce ralentissement : les pertes de revenus, notamment en raison de l’impossibilité d’organiser des activités de collecte de fonds en présentiel. Cette situation risquait de mener à mal les finances de ces petites organisations dont les fonds proviennent en majorité de dons directs de la population.

Cette inquiétude était également présente au sein des organisations canadiennes : les répondant.es à un sondage que nous avons mené en novembre 2021 déploraient en moyenne des pertes de revenus de 34 % entre l’année 2019 et 2020. Ces pertes provenaient en grande majorité des dons de particuliers (32,7 %) et des dons d’entreprises (14,9 %)[1]. Au Canada, les petites et moyennes organisations de solidarité internationale sont largement tributaires des dons des particuliers. En effet, selon cette étude commandée par le Réseau de coordination des conseils (RCC) en 2016, les dons privés aux petites organisations équivalaient avant la pandémie à 67 % de leurs revenus et à 44 % de ceux des moyennes organisations, alors qu’ils ne représentaient que 22 % du revenu des grandes organisations canadiennes de développement international.  Cela s’explique notamment par le fait que ces dernières, de par leur taille, ont davantage accès au financement gouvernemental pour mener à bien leurs activités. En effet, avant la création de l’initiative Petites et moyennes organisations pour l’impact et l’innovation d’Affaires mondiales Canada en 2017, les PMO recevaient peu de financement de l’État (selon l’étude du RCC, seul 1.8 % des petites et 17 % des moyennes organisations avaient reçu du financement de l’ACDI ou du MAECD  – aujourd’hui Affaires mondiales Canada – en 2014, contre 60 % des grandes organisations).

Malgré ces données pessimistes, il est intéressant de constater que nous n’avons pas assisté à l’hécatombe anticipée. En effet, la majorité des organisations ont survécu à la pandémie. Une grande partie des organisations consultées témoignent plutôt de résilience, et plusieurs ont même connu une diminution de leur dépendance à certains types de financement depuis le début de la pandémie. En effet, les petites et moyennes organisations ont réduit leur dépendance aux dons de particuliers (82 % des organisations consultées se considéraient très dépendantes des dons de particuliers en juillet 2020 alors que 58 % se considéraient très dépendantes à ceux-ci en novembre 2021) ainsi que leur dépendance aux fondations philanthropiques (41 % en 2020 et 8 % en 2021). Selon les témoignages recueillis dans le cadre du rapport d’Activer le changement publié en 2021, les organisations ont fait preuve de créativité et de résilience en adaptant leurs stratégies de collecte de fonds et de mobilisation des ressources. Certaines ont impliqué davantage leurs partenaires à l’étranger, par le biais d’évènements en ligne, alors que d’autres ont plutôt décidé de monétiser leurs expertises afin de combler les pertes et de diversifier leurs sources de revenus.

Une plus grande tendance à la localisation

Une autre tendance à laquelle nous assistons depuis le début de la pandémie est l’accélération du processus de localisation au sein des petites et moyennes organisations. La « localisation » est définie comme un processus plaçant les acteurs et actrices locaux au centre du développement afin que les partenaires internationaux interviennent seulement si nécessaire. Cela permet de créer des partenariats équitables en décentralisant les pouvoirs décisionnels et en fournissant les ressources et le financement directement aux partenaires locaux. Les petites et moyennes organisations avaient déjà, avant la pandémie, une certaine prédisposition à faire avancer le programme de la localisation de l’aide, compte tenu du nombre restreint d’employé.es au Canada et des relations privilégiées, souvent tissées sur des liens de solidarité bâtis sur plusieurs décennies, qu’elles entretiennent avec leurs partenaires internationaux. Ces organisations avaient déjà tendance à s’appuyer largement sur leurs partenaires dans la mise en œuvre de leurs projets. Néanmoins, certaines activités étaient toujours davantage menées par le personnel canadien, notamment lors des occasionnelles visites du terrain. Lorsque nous les avons consultées au sujet de l’impact de la pandémie en ce qui a trait à l’implication de leurs partenaires locaux dans certaines sphères d’activités, les organisations ont confirmé une plus grande participation de ces derniers, particulièrement dans trois domaines d’activités : la mise en œuvre des programmes, la conception des programmes, et les activités de suivis, d’évaluation et d’apprentissage (SEA).

Les organisations se sont également davantage appuyées sur les connaissances et savoirs de leurs partenaires locaux à défaut de pouvoir visiter les projets. Comme le souligne le rapport d’Activer le changement :

Au cours de cette période, les petites et moyennes organisations (PMO) ont constaté qu’elles dépendaient de plus en plus de leur personnel et de leurs partenaires locaux pour déterminer les réponses et les solutions les plus appropriées afin d’assurer la poursuite de la mise en œuvre de leurs projets pendant la pandémie. Les PMO qui se sont révélées les plus efficaces dans l’adaptation de leurs stratégies à la réalité de la COVID sur le terrain ont été principalement celles qui entretenaient de solides relations avec leurs partenaires locaux et avaient la capacité de suivre le leadership de leurs partenaires dans l’évolution des orientations du projet.

Un pas de recul, deux pas en avant

Certaines organisations ont profité de cette période incertaine pour s’accorder un moment de réflexion afin de repenser et parfois réorienter leurs activités ou leur modèle organisationnel. Malgré les perturbations et les défis de la pandémie, ces organisations ont pris un certain recul afin de déterminer, de façon délibérée, à quoi pourraient ressembler leur organisation et leurs activités dans l’ère post-pandémique. Pour certaines d’entre elles, ce fut l’occasion de repenser leurs programmes de volontariat afin qu’ils soient davantage alignés avec les projets et besoins de leurs partenaires. Une autre organisation a profité de la pandémie pour faire reconnaître son expertise au niveau environnemental, lui permettant ainsi de recevoir des accréditations, notamment de Recyc-Québec, et d’ainsi saisir de nouvelles occasions d’affaires.

Ces quelques exemples, documentés dans le rapport cité précédemment, témoignent d’un certain enthousiasme chez les petites et moyennes organisations de solidarité internationale, qui entrevoient l’avenir post-pandémique de façon positive. Lorsque questionnées sur leur prévision budgétaire pour les 5 prochaines années, 58 % des organisations ont d’ailleurs déclaré que leur budget allait augmenter par rapport au budget antérieur à la pandémie.

Dans l’ensemble, bien que petites et moyennes organisations aient dû traverser une période pandémique difficile, la résilience, la force et la créativité de ces organisations ont pris le dessus. Elles ont démontré l’importance indispensable d’accueillir les perturbations comme des occasions de réflexion et de réorientation. Elles permettent de constater que la diversification du financement est essentielle afin d’assurer la durabilité financière. Enfin, les organisations de solidarité canadienne ont su s’appuyer davantage sur leurs partenaires locaux, révélant ainsi une tendance vers la localisation dans le milieu de la solidarité internationale.

Les petites et moyennes organisations partagent ces leçons dans une ère post-pandémique, non seulement pour leur propre bénéfice, mais aussi pour celui de l’ensemble du secteur de la coopération au Canada et de leurs partenaires outre-mer.

[1] Les résultats complets de cette étude seront publiés en 2023.


Auteur.es:

Andréanne Martel, Directrice du programme Activer le changement, Réseau de coordination des Conseils de coopération internationale (RCC)

Heather Dicks, Candidate au doctorat, Memorial University of Newfoundland and Labrador

Andrea Paras, Directrice par intérim, Guelph Institute of Development Studies, University of Guelph

Craig Johnson, Professeur de Science politique, Guelph Institute of Development Studies

John-Michael Davis, Assistant Teaching Professor, Worcester Polytechnic Institute

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