La discrimination raciale en temps de guerre : La situation particulière des étudiantes et des étudiants internationaux en Ukraine

Myriam Ben Dahmen, candidate à la maîtrise en gestion de projet, UQAM, et chercheure associée à l'OCCAH, 19 avril 2022

Le 24 février dernier sonnait le début de l’invasion russe en Ukraine. Cette attaque a depuis déclenché un important déplacement de la population. Après bientôt deux mois de conflit, le cap des 4 millions de personnes réfugiées est dépassé, essentiellement en Pologne, qui en accueille la majorité.

Dans le contexte de ce conflit d’une rare violence, de nombreuses personnes étrangères se trouvant sur le sol ukrainien ont aussi tenté de rejoindre les frontières après la fermeture de l’espace aérien. Déjà, près de 162 000 ressortissants et ressortissantes de pays tiers ont fui l’Ukraine. La France recensait le 19 mars dernier 23 027 personnes réfugiées en provenance de l’Ukraine, dont 1,9 % ne détenant pas de passeport ukrainien.

L’Ukraine, destination appréciée des étudiantes et étudiants étrangers

Parmi ces personnes ressortissantes, on compte un nombre important d’étudiantes et d’étudiants étrangers. On en dénombrait en 2020 plus de 76 000 au pays, dont près d’un quart sont originaires d’Afrique et plus de 20 000 en provenance de l’Inde. L’Ukraine est considérée comme une destination privilégiée pour les études universitaires. Avant le conflit, elle offrait des conditions d’admission relativement assouplies, un coût de vie moindre que les pays européens et une porte d’entrée au marché de l’emploi en Europe.

Toutefois, le projet de vie de ces milliers de jeunes a été mis à l’arrêt lorsque l’invasion russe a été lancée contre l’Ukraine. Souvent engagés dans des études longues telles qu’en médecine et en ingénierie, ces étudiants et étudiantes [ont hésité à partir lorsque les premiers signes du conflit ont commencé à se faire remarquer. Face à la peur de perdre leurs années d’étude entamées, au manque d’informations et aux ressources financières limitées, ces individus se sont retrouvés dans une posture de grande incertitude. Si certains ont réussi à fuir difficilement le pays pour être refoulés, d’autres sont encore bloqués dans les différentes villes de l’Ukraine à tenter de trouver une solution malgré les contraintes rencontrées.

Les étudiantes et les étudiants étrangers : une population isolée et marginalisée

D’un côté, de nombreux pays africains ne disposent pas de représentation en Ukraine, tels que le Cameroun et le Ghana. Les opérations d’évacuation sont devenues encore plus délicates et le sentiment d’abandon et d’isolement s’est renforcé auprès des individus qui n’ont pas réussi à joindre leur ambassade dans les pays limitrophes. D’un autre côté, les ressources financières des étudiants et étudiantes sont souvent limitées. En fonction de leur pays de provenance, recevoir de l’argent des proches n’est souvent pas une option envisageable. La rareté de la devise et les réglementations strictes font qu’en cas d’urgence, le transfert de fonds vers l’Ukraine est pratiquement impossible.

Les bombardements russes n’ont pas épargné les établissements éducatifs, dont sept ont été touchés, incluant une université. Les résidences sont utilisées en tant que refuges et disposent de bunkers où la population peut se regrouper pour un simulacre de sécurité. Mais avec une électricité et une distribution de l’eau instables et des réserves alimentaires limitées, de nombreuses personnes ont considéré la fuite vers d’autres pays.

Loin de leurs familles, les étudiantes et étudiants étrangers ont tenté de s’organiser afin de joindre les pays limitrophes et être rapatriés chez eux. Toutefois, leur périple a été particulièrement marqué par des pratiques discriminatoires.

Du côté ukrainien :

Selon de nombreux témoignages, un profilage racial aurait été exercé par les autorités ukrainiennes et à la frontière polonaise sur des ressortissantes et ressortissants étrangers, notamment africains, suscitant de nombreuses réactions notamment dans le communiqué publié par la commission de l’union africaine ainsi que lors de la 11e session extraordinaire d’urgence de l’assemblée générale des Nations unies. À cette occasion, de nombreux représentants et représentantes ont insisté sur l’importance d’ouvrir les frontières et d’accorder l’aide humanitaire nécessaire à toutes les personnes qui en auraient besoin, et ce sans discrimination aucune.

Plusieurs de ces rapports et témoignages font état d’une réglementation d’accès pour les trains et les bus en partance pour les frontières ukrainiennes, refusant ou retardant la liberté de mouvement des individus d’origine étrangère en donnant la priorité « aux personnes blanches » pour quitter le pays. Un certain « ordre » de priorité s’est établi ; les Blancs, les Indiens et les Arabes ensuite les Noirs en dernière place.

Face à ces accusations, le président du Conseil européen a invoqué l’hypothèse d’une propagande russe. Toutefois, les autorités ukrainiennes ont tout de même veillé à mettre en place des moyens permettant d’apporter une aide aux ressortissantes et ressortissants étrangers. En effet, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, a indiqué dans un tweet qu’une ligne d’urgence a été mise en place afin d’assister les étudiantes et étudiants africains, asiatiques et de tout autre origine étrangère souhaitant quitter l’Ukraine.

Aux frontières Ukraine-Pologne :

La situation aux frontières Ukraine-Pologne ne s’est guère améliorée et de nombreux actes de discrimination raciale et ethnique ont été rapportés. Des files d’attente séparées et de mauvais traitements ont été recensés, ainsi qu’un refoulement temporaire à la frontière pour prioriser les personnes ressortissantes ukrainiennes notamment par l’agence frontalière ukrainienne. Certains individus auraient eu à passer plus de 3 jours sans manger et sans dormir afin de ne pas perdre leur place dans la file.

Les gardes-frontières polonais, de leur côté, auraient mis pas moins de 52 personnes étrangères dans des centres de détention. Les autorités ont justifié ceci notamment par le fait que ces individus n’avaient pas de passeport. Or, le discours tenu par le chef de la chancellerie polonaise, Michał Dworczyk était tout autre. En effet, ce dernier affirmait l’intention de son pays d’accueillir toutes les personnes réfugiées sans aucune distinction, y compris ceux et celles n’ayant pas de passeport. Par ailleurs, certains étudiants et étudiantes avaient des pièces d’identité valides, ce qui confirme les mesures discriminatoires. Il ne s’agirait d’ailleurs pas du premier cas de détention systématique de personnes migrantes par les autorités polonaises, qui avaient fait de même lors de la crise à la frontière biélorusse en 2021. Nombre de ces étudiants et étudiantes ont aussi évoqué l’obligation de se soumettre à une demande d’asile -une procédure qui pourrait s’avérer longue, car la protection internationale immédiate offerte par l’Union européenne exclut les individus ressortissants de pays tiers qui sont en mesure de regagner leur pays d’origine dans des conditions sûres et durables.

La situation de ceux et celles qui auraient réussi à passer les frontières n’en demeure pas moins difficile, car un visa est souvent exigé pour accéder aux pays européens. Ces personnes feront souvent face à des restrictions telles que l’octroi de visa temporaire permettant un séjour de deux semaines ou moins.

Un discours discriminatoire qui se propage

Le discours discriminatoire touche aussi les Ukrainiens et les Ukrainiennes, considéré.e.s jusque-là à la tête de la pyramide hiérarchique des personnes réfugiées. Pour Éric Zemmour, politicien français d’extrême droite et candidat aux élections présidentielles, la priorité devrait être donnée aux Européens chrétiens, plus assimilables en vue de leurs habitudes et origines. Il avait souligné précédemment que les Ukrainiens et les Ukrainiennes devraient demeurer en Pologne afin de rejoindre plus facilement leur pays à la fin de la guerre. Il a certes tenté d’adoucir ses propos, justifiant que la décision d’accueillir des réfugié.e.s ne devrait pas être basée sur « les émotions », mais que des considérations telles que des attaches en France ou de la famille devraient être prises en compte lors de l’émission des visas. Le député français Jean-Louis Bourlanges évoquait pour sa part une « migration de grande qualité ».

Alors que certaines issues existent pour une faible tranche de la population, la situation dans laquelle se retrouvent les étudiants et les étudiantes est pour le moins déplorable. Ces jeunes ont dû faire face à un choix difficile : risquer leur vie ou abandonner leur projet d’avenir. Dans leur tentative de fuir la guerre, ils et elles ont dû endurer la discrimination, l’humiliation et la peur. Cette situation nous pousse à nous questionner sur l’égalité des êtres humains. Qu’en est-il de tous ces textes de lois tant internes qu’internationales qui clament que nous naissons libres et égaux en dignité et en droit, qui prohibent la discrimination et tentent de garantir la sécurité sans distinction aucune ? Des questions importantes s’imposent si nous souhaitons veiller à faire respecter les règles du droit international de manière non discriminée.

Crédit photo : Mykola Vasylechko

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