De Tiananmen à Kashgar, en passant par Hong Kong

La Presse, 4 juin 2022, Henri-Paul Normandin

Bien triste semaine en ce qui touche les droits humains en Chine.

Nous commémorons en effet les événements de la Place Tiananmen du 4 juin 1989, alors que l’armée faisait rouler ses chars et ouvrait le feu sur des manifestants pacifiques. Quelques jours auparavant, je m’étais aventuré sur la place pour aller à la rencontre de ces gens, notamment des jeunes, qui exprimaient de façon festive leurs aspirations pour plus de liberté et une meilleure gouvernance. Leurs rêves se sont terminés dans un bain de sang.

Une décennie plus tard, j’étais sidéré de constater, en conversant avec une étudiante chinoise, que celle-ci ne savait à peu près rien de ce qui s’était passé cette journée là. L’histoire avait été effacée.

Puis, il y a quelques jours, la visite de la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Mme Bachelet, s’est avérée une occasion ratée d’interpeller le gouvernement chinois à la hauteur des atrocités commises au Xinjiang. Ce dont sont victimes les Ouïghours et autres minorités musulmanes est bien documenté. On comprend qu’une fonctionnaire et diplomate onusienne se devait de manoeuvrer habilement, mais la visite telle qu’orchestrée risquait de faire le jeu de la propagande chinoise. Et c’est ce qui s’est produit !

Au tournant du siècle, dans un contexte d’ouverture et de réformes, le Parti communiste avait lâché un peu de lest, toléré une timide émergence de la société civile et réalisé quelques avancées en matière juridique. Sans se bercer d’illusions, à l’époque où la Chine manifestait une dose de respect et d’amitié envers le Canada, nous avons même entretenu un dialogue et une coopération en matière de droits humains.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, l’espace civique s’est refermé. Les voix dissonantes se voient maintenant systématiquement réprimées, que ce soit celles de juristes, de scientifiques ou de simples citoyens qui veulent s’exprimer sur des sujets qui les touchent au quotidien, tel le confinement orwellien à Shanghai. Lorsqu’une personne se comporte d’une façon qui ne correspond pas à la ligne du parti ou aux intérêts des dirigeants, on la censure ou on la fait disparaître. Le Parti communiste exerce présentement un contrôle et une répression qu’on n’avait pas connus depuis la Révolution culturelle.

On ne parle plus d’un régime autoritaire qui se limite à réprimer les discours et gestes de contestation, mais d’un régime totalitaire qui s’applique à contrôler la pensée et la vie des gens, appuyé en cela par la technologie.

C’est l’ensemble de la population chinoise qui est soumise à ce monopole du pouvoir et à la répression, malgré les avancées indéniables en matière de conditions matérielles de vie. Hong Kong, autrefois enclave de liberté, est passé sous le joug. Les minorités sont particulièrement ciblées. J’ai pu constater les tensions entre les autorités et la population au Xinjiang et au Tibet alors que nous travaillions au développement des communautés rurales. Des visites Potemkine, on m’en a servi, comme on en a certainement servi à Mme Bachelet. La plus mémorable est cette visite à caractère plus politique dans une prison de Lhasa où, après nous avoir répondu que les prisonniers tibétains ne pouvaient réciter de vive voix leurs sûtras (prières bouddhistes) parce que cela ‘’dérangeait la quiétude des autres prisonniers’’, on nous a présenté un orchestre de supposés détenus qui jouait de la musique rock à tue-tête !

La répression au Xinjiang, que d’aucuns qualifient de génocide, est d’une échelle ahurissante. On tente d’éradiquer la culture d’un peuple, que ce soit par la séparation des familles, la destruction de mosquées ou celle d’une partie de la vieille ville de Kashgar, au coeur de l’identité ouïghoure. Les camps de détention, dont la Chine a d’abord nié l’existence et dans lesquels se sont retrouvés plus d’un million de personnes, sont au centre de cette campagne – tout comme le travail forcé.

À certains égards, les camps de détention de masse du Xinjiang sont au 21e siècle ce que les goulags soviétiques ont été au 20e siècle.

Force est de constater que la Chine évoluera à son rythme, et que la population continuera malheureusement à se voir privée de droits civils et politiques dans un avenir prévisible. En l’état actuel des choses, le Parti communiste est bien peu perméable aux voix de ses citoyens tout comme à l’influence internationale, bien que les critiques l’agacent. Sous Xi Jinping, le Parti s’est écarté d’une approche calibrant dogmatisme et pragmatisme, au profit du premier et du maintien au pouvoir à tout prix de l’aristocratie rouge et de ses privilégiés.

Mais rien n’est immuable. Entre-temps, nous devons prendre garde de ne pas être complice par le silence. Il faut continuer à mettre en lumière les graves violations courantes de droits humains, tout comme à commémorer les victimes de celles du passé. Le 4 juin, je me souviens.

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Par Henri-Paul Normandin, Ex-ambassadeur
Fellow à l’Institut d’études internationales de Montréal, au Perry World House de University of Pennsylvania, ainsi qu’au German Marshall Fund.

Le texte a été publié dans La Presse le 4 juin 2022

Crédit photo : Hector Retamal, Archives Agence France-Presse

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Pour plus de lecture :

Chine : Des experts de l’ONU profondément préoccupés par les allégations de détention et de travail forcé des Ouïghours (Mars 2021)
https://news.un.org/fr/story/2021/03/1092912

Break Their Lineage, Break Their Roots, Human Rights Watch (2021)
https://www.hrw.org/report/2021/04/19/break-their-lineage-break-their-roots/chinas-crimes-against-humanity-targeting

Xinjiang Police Files : The Faces of China’s Detention Camps in Xinjiang, International Consortium of Investigative Journalists, (Mai 2022). https://www.icij.org/investigations/china-cables/xinjiang-police-files-uyghur-mugshots-detention/

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