Par Alexia Pilon Diabaté, doctorante au programme interdisciplinaire Santé et société, coordinatrice du centre de recherche ComSanté de l'UQAM

Comprendre pour mieux intervenir : le cas des maladies hydriques en Côte d’Ivoire

20 juin 2022

En Côte d’Ivoire, l’année 2023 marque le temps fixé pour l’atteinte des engagements gouvernementaux ivoiriens du Programme d’Appui à l’Accélération de l’Accès Durable à l’Eau, à l’Hygiène et à l’Assainissement. On y retrouve les objectifs de renforcement des capacités d’utilisation, d’entretien et de gestion des sources d’eau et de leur assainissement, ainsi que la promotion de l’hygiène auprès de la population, tel que l’adoption d’un code d’hygiène. Le tout pour, entre autres, diminuer la propagation des maladies liées à l’eau sur le territoire et les comorbidités associées.

Mais qu’est-ce qu’une maladie hydrique ? On peut penser notamment au paludisme, au choléra, aux maladies diarrhéiques et aux maladies tropicales négligées. Il s’agit d’une large catégorie de pathologies qui ont pour point commun d’être liées à l’eau, soit en fonction de sa présence, son absence, sa qualité et/ou sa quantité disponible. Il est donc facile de comprendre comment les maladies hydriques sont centrales dans les divers enjeux de salubrité, d’urbanisme, de gestion de l’environnement et plus largement de développement.

Le problème en Côte d’Ivoire, c’est que les interventions contre ces maladies sont insuffisantes et ne fonctionnent pas. Les plans d’intervention visent un changement de comportement qu’ils n’arrivent pas à promouvoir, et donc on se centre presque exclusivement sur de l’offre de services.

Par exemple, on procède à de la distribution de produits pharmaceutiques et du matériel, comme les filets MILDA pour tenir les moustiques porteurs de maladie à l’écart. Ces interventions ont leur utilité, mais elles ne permettent pas aux populations de développer leurs capacités ni d’être autonomes. Ainsi, ce ne sont pas des interventions d’empowerment. Elles réduisent les Ivoiriens et Ivoiriennes à des receveurs de services, dont ils ont le potentiel de devenir dépendants. En plus, la Côte d’Ivoire fait face à des défis de reconnaissance des expertises en santé, notamment sur le plan de la légitimité de l’OMS et la compétence voire l’intégrité des professionnels du système de santé.

 

Le cas d’un village lagunaire à Abidjan

Pour adresser ces lacunes, dans mon mémoire de maîtrise, je me suis penchée sur la problématique des maladies hydriques dans une perspective d’empowerment. J’ai rencontré des habitants et habitantes d’un village en bordure de la lagune dans la région d’Abidjan. Je n’étais pas la seule ; les individus avec qui j’échangeais racontaient avoir reçu la visite de plusieurs scientifiques venu.e.s mesurer la qualité de l’eau, promettant des interventions d’assainissement sous peu. Aux dires des gens avec qui je m’entretenais, il n’en fut rien.

Commençons par le commencement : si on veut promouvoir les capacités et les opportunités d’autonomie de la population, il faut s’attarder aux comportements en lien avec le problème visé. C’est là où l’expertise en communication internationale et interculturelle devient pertinente. Pour comprendre le comportement, il faut comprendre ce qui le motive, et donc s’attarder aux croyances, aux idées, aux valeurs, aux normes, etc.

On fait cela en étudiant les représentations sociales, c’est-à-dire, en étudiant les structures cognitives qui guident les actions au quotidien. En fait, les représentations sociales sont une partie importante de la culture, car elles contiennent l’accumulation des savoirs, ce qui permet l’interprétation des évènements et des choses de la vie. C’est pourquoi, dans le cas des maladies hydriques en Côte d’Ivoire, j’ai étudié les représentations sociales d’un village. L’analyse a permis de faire ressortir de nombreux éléments pertinents aux représentations sociales, dont je présenterais ici seulement ceux liés à la notion d’empowerment.

 

A qui la responsabilité ?

D’après nos résultats, on s’aperçoit qu’au centre de la problématique des maladies hydriques en Côte d’Ivoire se trouve la notion de responsabilité de la gestion de l’environnement, de la pollution et précisément de la qualité de l’eau. En fait, les participants et participantes faisaient état de l’impossibilité, pour eux, d’intervenir sur leur environnement et d’améliorer la qualité de l’eau de la lagune. C’est le cas car ils attribuent cette responsabilité à des agents et agentes extérieurs au village. Inversement par contre, les documents des différents ministères ivoiriens et des organismes internationaux (OMS, UNICEF) ont un discours centré sur le désir d’empowerment et la responsabilisation de la population ivoirienne.

Plus précisément, les documents d’intervention de l’OMS et du ministère de la Santé ivoirien sont traversés par deux discours qui se contredisent. D’un côté, on prône l’empowerment, la reprise du pouvoir sur sa situation et l’autonomisation des populations. De l’autre côté par contre, on dénonce l’oppression des populations par de la gestion inefficace, des guerres dévastatrices, voire des évènements climatiques imprévus.

Dans ce deuxième discours, on retire la responsabilité des conditions de vie aux populations et on prône un interventionnisme quasi total. Évidemment, ces deux réalités sont souvent toutes les deux vraies à différents degrés, en fonction du cas. Certes, il faut une zone grise entre ces deux réalités, un juste milieu où les Ivoiriens et Ivoiriennes sont responsables de certaines de leurs conditions de vie, mais victimes de la détérioration de d’autres. Par contre, les plans d’interventions n’arrivent pas à faire ressortir cette nuance, et on oscille entre logiques d’empowerment d’un groupe capable d’intervenir, et victimisation d’un groupe cadré comme non coupable des circonstances, et donc impuissant.

Mais en plus de ces deux logiques d’intervention chez les agences nationales et internationales, les Ivoiriens et Ivoiriennes aussi ont leurs propres attributions de la responsabilité au sujet des maladies liées à l’eau. Deux problèmes majeurs ressortent donc de notre analyse des représentations sociales :

1) On se lance la balle de la responsabilité d’intervention et de changement, entre les intervenants de santé et la population.

2) Les interventions des agences de santé sont vouées à l’échec, car elles veulent changer le comportement d’individus qui ne pensent pas qu’ils devraient le faire.

En conclusion, il est primordial de faire un travail de compréhension des représentations des populations au sujet d’une problématique de santé. Il est aussi impératif de confronter ces représentations au discours institutionnel, afin d’anticiper les difficultés d’intervention. Cartographier ces perceptions liées à l’eau et produire un réseau des éléments partagés est l’un des objectifs de ma recherche doctorale. Ce travail permettra d’informer les instances de santé publique et les acteurs impliqués, de manière à produire des interventions plus efficaces et pertinentes pour la population ivoirienne.

Crédit photo: Alexia Pilon Diabaté, Les berges d’un village lagunaire ivoirien

 

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