Vers un bureau d’ONU Femmes à Montréal : diplomatie, alliances, résistances

Blogue Un seul monde, Eunice Eliazar, 3 novembre 2025

Montréal dispose d’atouts uniques pour accueillir un bureau d’ONU Femmes. Cette implantation renforcerait la diplomatie féministe, comblerait une lacune institutionnelle au Canada et offrirait une réponse aux résistances locales face à l’égalité de genre. 

De la vision à l’action : Ghita El Khyari et le Canada 

Le 24 juin, Journée internationale des femmes dans la diplomatie, l’ONU a rappelé une réalité inquiétante : les femmes demeurent largement sous-représentées dans la diplomatie et les sphères de pouvoir, et les progrès récents ont même reculé. En 2024, António Guterres, Secrétaire général de l’ONU, alertait : « Après des décennies de progrès, les droits des femmes sont battus en brèche et ont régressé. » 

Pour Ghita El Khyari, ancienne Directrice du Fonds des Femmes pour la Paix et l’Action humanitaire, la diplomatie féministe représente un « changement de paradigme », associant féminisme et diplomatie pour rendre la gouvernance internationale plus inclusive et efficace. Dans une interview en août 2025, elle soulignait qu’il est essentiel de dépasser l’affichage symbolique pour transformer les engagements en actions concrètes. L’ONU n’échappe pas à la règle, et les obstacles à l’égalité demeurent nombreux, notamment : la « dépriorisation des femmes comme une catégorie minoritaire gérée de manière technique et non politique », le manque de redevabilité sur ces questions et des environnements de travail encore peu adaptés aux réalités des femmes. 

Dans cet environnement international marqué par des reculs, le Québec affiche, à travers sa Stratégie gouvernementale pour l’égalité entre les femmes et les hommes 2022-2027, une ambition claire : développer une diplomatie féministe et renforcer son rôle sur la scène internationale. Montréal, centre de la francophonie en Amérique du Nord, pourrait ainsi devenir un centre d’influence pour la diplomatie féministe, contribuant à la visibilité et à la promotion de l’égalité des sexes aux échelles locale, nationale et internationale. 

Le Canada, pionnier de la diplomatie féministe 

Le Canada se positionne comme un acteur précurseur. En 2017, il a officiellement lancé sa Politique de diplomatie féministe, intégrant l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes au cœur de sa politique étrangère. Cette initiative visait à inclure systématiquement la perspective de genre dans les actions diplomatiques et à influencer les institutions internationales. Sur le plan local, le Comité national d’ONU Femmes (UN Women National Committee Canada) joue déjà un rôle de sensibilisation et de mobilisation citoyenne, mais il ne s’agit pas d’un bureau officiel capable de déployer directement des programmes sur le terrain, comme c’est le cas ailleurs. 

Plus qu’un simple organe des Nations Unies à Montréal, la ville pourrait combler cette lacune en accueillant un bureau d’ONU Femmes, capable de traduire la diplomatie féministe en actions concrètes : inclure les femmes dans toutes les sphères de décision et soutenir des programmes locaux et internationaux. Comme le rappelait la Gazette des Femmes à propos du rapport Plus qu’une étiquette, moins qu’une révolution , l’enjeu n’est pas seulement d’adopter des politiques pionnières, mais de garantir leur efficacité réelle. Malgré les avancées, la jeunesse demeure exposée à des stéréotypes et à des discours masculinistes qui fragilisent l’égalité. 

Jeunesse et stéréotypes : un champ de bataille décisif 

Ces dernières années, les discours masculinistes ont gagné en visibilité, amplifiés par les réseaux sociaux et certains influenceurs qui présentent le féminisme comme une menace et séduisent une partie de la jeunesse. Des témoignages recueillis dans les écoles québécoises confirment la persistance de stéréotypes sexistes : à Montréal, une adolescente relate : « J’ai déjà entendu : “Je vais te tuer parce que tu es une femme” », ajoutant que « la série Adolescence disait ce qu’on vit aujourd’hui ». Le phénomène des « mâles alpha », popularisé par des figures comme Andrew Tate, illustre cette tendance avec des propos tels que « les femmes doivent se soumettre aux désirs des hommes » ou « les femmes devraient retourner à la cuisine. »   

Les données du GRIS-Montréal (2025) confirment ces inquiétudes : entre 2017-2018 et 2023-2024, le malaise des jeunes face aux orientations sexuelles et aux configurations familiales diverses a fortement augmenté : un ami gai est passé de 24,7 % à 40,4 %, face à un ami bisexuel de 19,7 % à 42,6 %, tandis que le malaise à l’égard de l’homoparentalité masculine et de la lesboparentalité a respectivement augmenté de 10,4 % à 24,4 % et de 7,2 % à 20,9 %. Ces chiffres témoignent d’une résurgence des résistances culturelles et soulignent la nécessité d’une action institutionnelle et éducative coordonnée. 

Construire des alliances face aux reculs 

Face aux résistances culturelles et idéologiques, il devient essentiel de conjuguer alliances et stratégies de résistance pour protéger et consolider les acquis en matière d’égalité. Les partenariats entre ONG, États, universités et communautés locales permettent de partager expériences, ressources et influence. La résistance, quant à elle, consiste à défendre les acquis, dénoncer les reculs et maintenir un horizon inclusif. Ces dynamiques, jamais parfaites mais rarement inutiles, offrent à la société civile et aux institutions une véritable opportunité de transformer durablement les pratiques et les politiques publiques. La jeunesse, en particulier, peut jouer un rôle moteur, tant dans la mobilisation que dans la mise en réseau. 

Montréal, hub international et terreau d’alliances 

Montréal se distingue comme un carrefour stratégique pour la gouvernance mondiale. La ville a contribué à des initiatives majeures, comme le Protocole de Montréal  (1987) sur la protection de la couche d’ozone et plus récemment l’ouverture d’un bureau de projet d’ONU-Habitat consacré à l’urbanisation durable et au logement inclusif. Elle abrite également le siège de plusieurs agences spécialisées de l’ONU, telles que l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) et un bureau régional de l’Union internationale des télécommunications (UIT). 

Comparée à New York ou Genève, qui accueillent des bureaux d’ONU Femmes et bénéficient de collaborations locales et universitaires solides, Montréal réunit des conditions similaires pour accueillir un bureau d’ONU Femmes : infrastructures solides, réseau académique dense et riche tissu associatif. Sa position géopolitique et culturelle, à la croisée de l’Amérique et de la francophonie, en fait un lieu privilégié pour une telle implantation. Comme le note l’ancien maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin, « les Québécoises se définissent d’abord comme des femmes, ensuite comme des mères et enfin comme des conjointes ; au Canada anglais, l’ordre s’inverse », soulignant l’importance de prendre en compte les réalités locales pour des stratégies inclusives et internationales efficaces. 

Des inégalités persistantes à combattre 

Les indicateurs nationaux confirment la nécessité de cette initiative. En 2022, les écarts de salaires horaires entre les hommes et les femmes âgés de 20 à 54 ans ont atteint 11,8 %. De plus, les femmes demeurent sous-représentées dans des postes de direction, occupant 20,5 % des sièges au sein de comités et 31,4 % des postes de cadres en 2020, alors qu’elles représentent 47,9 % de la population active au Canada.  

La représentation des femmes à la Chambre des communes s’établit à environ 30 %, ce qui permet d’atteindre ce que les Nations Unies considèrent comme la masse critique en matière de représentation, tandis qu’à l’Assemblée nationale du Québec, elle atteint 46 % des personnes élues. Bien que des progrès soient visibles, l’égalité reste partielle et les discours masculinistes continuent de menacer les acquis.  

Montréal, laboratoire mondial de diplomatie féministe 

La concrétisation de cette vision exige une coordination entre le gouvernement fédéral, le gouvernement du Québec, les universités, les ONG et la Ville de Montréal. Le fédéral pourrait entamer des discussions avec ONU Femmes pour l’ouverture d’un bureau, intégrer davantage la perspective de genre dans sa diplomatie et financer les premières phases du projet avec un suivi d’impact. Le gouvernement du Québec pourrait offrir un appui logistique et financier, faciliter les partenariats internationaux et valoriser l’expertise locale. 

Les universités et les ONG auraient pour rôle de développer des programmes de formation et de recherche sur la diplomatie féministe et la lutte contre le masculinisme, tout en consolidant les réseaux intergénérationnels. La Ville de Montréal, quant à elle, fournirait des infrastructures, soutiendrait des plateformes de dialogue inclusif et organiserait des événements à portée internationale. 

En définitive, Montréal dispose d’une occasion unique de devenir un laboratoire international de diplomatie féministe. L’implantation d’un bureau d’ONU Femmes permettrait de traduire les principes en actions concrètes, de mobiliser la jeunesse et de renforcer la place du Canada et du Québec sur la scène mondiale. Au-delà du symbole, cette initiative constituerait un instrument politique et institutionnel tangible, capable de répondre aux défis contemporains de l’égalité et de l’inclusion, tout en consolidant un environnement social et diplomatique plus résilient face aux reculs idéologiques. 


Autrice :

Eunice Eliazar, candidate au doctorat à l’École nationale d’administration publique 

Partenaires

Ministère des Relations internationales et de la Francophonie | Québec Faculté de science politique et de droit | UQAM

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